À un moment charnière du vignoble bordelais, le podcast de Sud Ouest « Les Quatre saisons du vin » se décline aussi en un livre, « Où va Bordeaux ? ». Des visages célèbres ou plus discrets y racontent la crise, les bouleversements et évoquent l’avenir. Interview croisée des deux journalistes de Sud Ouest, auteurs de ces publications, sur leur propre perception de ces changements.
Un ouvrage témoin et analyste
À l’heure où le vignoble bordelais traverse une crise existentielle, « Où va Bordeaux ? », l’ouvrage de deux journalistes de la rédaction de Sud Ouest, fait autant figure de témoin que d’analyste. César Compadre et Mathieu Hervé ont d’abord lancé leur podcast « Les Quatre saisons du vin » en 2019 à l’époque où le roi bordeaux commençait à chanceler sous les coups des déroutes commerciales et à éprouver les conséquences du changement climatique. De leurs 80 rencontres avec des acteurs du monde du vin, ils en ont retranscrit 26 dans leur livre publié ces jours-ci aux éditions Sud Ouest. Certains visages sont très connus (Michel Rolland, Stéphane Derenoncourt, Bernard Magrez…), d’autres moins : tous font autorité dans leur domaine et offrent les multiples vérités d’une filière protéiforme. Interview croisée des deux journalistes, spécialistes du vin, qui s’expriment eux aussi sur un monde viticole en mutation.
Des bouleversements attendus ?
Lorsque vous lancez « Les Quatre saisons du vin » en 2019, vous attendez-vous à de pareils bouleversements les six années suivantes ?
Mathieu Hervé. Nous avons connu une période assez étonnante. On sortait d’une campagne des primeurs mitigée et le Covid fut un accélérateur des bouleversements des modes de consommation ajouté à la surcouche d’une nouvelle donne géopolitique internationale. Ce fut un point de bascule. La crise était enclenchée : nous avons compris que nous entrions dans un moment où ce ne serait vraiment plus comme avant.
César Compadre. Tous nos invités ont été interrogés sur leur perception de cette crise. En convoquant des souvenirs de leur père, de leur grand-père ou du plus ancien du village, la réponse est unanime : jamais personne n’a connu pareille crise. Nous vivons une actualité extrêmement riche, inédite pour moi en trente-six années de journalisme viticole. C’est une période paradoxale, humainement tragique et en même temps, pourvoyeuse d’idées car il faut bien faire avancer cette immense machine comptant presque 100 000 hectares de vignes.
Les transformations marquantes de la dernière décennie
L’œnologue Thomas Duclos dit au cours de son entretien : « Depuis dix ans, Bordeaux a changé. » Qu’est-ce qui vous a frappé cette dernière décennie ?
C.C. Bordeaux est contraint de s’adapter à deux grands enjeux, dont le plus marquant demeure la baisse structurelle de la consommation. Cela entraîne l’arrachage, des paysages défigurés, des propriétés en cessation de paiements, la perte de boulot du plombier dans tel village parce qu’il y a moins d’activité. Le second point, ce sont les conséquences liées au changement climatique. La plupart de nos invités nous disent qu’ils n’ont pas fait une récolte normale depuis dix ans. Et cela pose une foule de questions sur le type de vins que nous aurons demain. Seront-ils plus ou moins acides ? Auront-ils la même capacité de garde ?
M. H. La question du changement climatique est effectivement cruciale, surtout dans un moment marqué par des attentes sociétales liées à la non-utilisation de pesticides et la volonté de produire des vins qui en sont exempts au maximum. Cela va forcément influencer l’approche des viticulteurs, le goût du vin, ou les cépages qui seront privilégiés…
L’autre bouleversement concerne le changement d’époque qui frappe le vin en tant que produit culturel. S’il veut se vendre, il doit nécessairement s’adapter. Le bordeaux était perçu comme assez statutaire, tout cela a complètement explosé. On est passé d’une vision très verticale à quelque chose de beaucoup plus horizontal aujourd’hui.
Le bordeaux Bashing et la relation avec les consommateurs
Il est évidemment question du bordeaux Bashing dans ce livre. Est-ce que le vignoble a cessé un temps de s’adresser à ceux qui le boivent ?
C. C. Bordeaux fut le règne des grands crus pour certains consommateurs et des volumes pour la grande distribution. Au milieu, il en a oublié les prescripteurs, les cavistes et restaurateurs. Ce monde du Français qui a envie de découvrir un viticulteur derrière la bouteille a été négligé. Certains vignerons ont choisi ce modèle qui passe notamment par la vente directe : ils travaillent 70 heures par semaine, 30 week-ends par an. Et pour ceux qui veulent s’y mettre maintenant, il va falloir s’armer de patience car beaucoup de places sont prises.
Quel avenir pour le vignoble bordelais ?
« Où va Bordeaux ? » répond aux grands enjeux du moment. Comment imaginez-vous le vignoble bordelais dans cinq ans ?
M. H. On observe des îlots de changement : plein de gens innovent, à différents niveaux. Par exemple, Stéphane Derenoncourt se bagarrant pour façonner sa cuvée Bdx le jus, un vin moderne où les viticulteurs sont rémunérés au juste prix ; un Jean-Baptiste Duquesne - notre dernier invité du podcast - et d’autres qui font revivre de vieux cépages, ou de grands propriétaires qui affichent leurs convictions environnementales avec des choix forts au détriment de leur rentabilité économique immédiate… Je ne sais pas ce que tout cela va donner : la crise sera encore certainement violente durant des mois voire des années. Mais, à la fin, il y aura toujours du vin à Bordeaux. Et ce ne sera plus celui qu’on a connu.
C.C. D’ici cinq ans, il y aura toujours beaucoup de casse car, même s’il y a des îlots de changement, la filière est un gros navire, lourd à manœuvrer. Mais comme nous le dit Bernard Magrez, « les consommateurs de vins ne sont pas tous morts d’un seul coup en deux heures ! » La plus belle définition de ce produit pour moi est « le vin est une conversation. » Dans cinq ans, nous aurons toujours du vin ici, des gens qui en boivent et qui en parlent. Reste à savoir lequel…
Le livre « Où va Bordeaux ? Les grands acteurs du monde du vin livrent leurs vérités », de César Compadre et Mathieu Hervé, d’après le podcast « Les 4 saisons du vin », Éditions Sud Ouest, 2026. 253 pages, 19,90€. On peut aussi se le procurer sur le site de vente en ligne des éditions Sud Ouest. Mathieu Hervé et César Compadre seront en dédicace les samedi 6 et dimanche 7 juin entre 15h et 18h à l’occasion des 10 ans de la Cité du vin à Bordeaux, à la Boutique de la Cité du vin.



