Dix jours pour faire bande à La Canourgue : une expérience artistique et collective
Dix jours pour faire bande à La Canourgue

À l'initiative des Scènes croisées de Lozère, la compagnie théâtrale La Perspective Nevski a pris ses quartiers dans la salle polyvalente de La Canourgue, en Lozère, pour une résidence de dix jours. Les habitants ont été invités à venir y parler d'eux et de leur village, dans le cadre d'un projet artistique participatif baptisé "Faire bande".

Une déambulation créative avec les écoliers

Dans la salle polyvalente, la petite équipe des CM1-CM2 de l'école des Sources déboule joyeusement. Ce matin-là, c'est jour de marché au village, et avec les artistes en résidence depuis une semaine, on va déambuler. Le cortège avance derrière un étendard et une marionnette faite d'objets de récup, façon procession, tandis que les enfants s'époumonent avec des slogans bien sentis, comme dans une vraie manifestation.

Avant de partir, les écoliers s'approprient l'espace public. Pour se chauffer, alors que la pluie est aussi de sortie, et parce que se mouvoir dans l'espace public exige une conscience de soi et des autres, on fait un grand cercle sur la place et on suit les consignes d'Alexandre Théry. Danseur et comédien, il embarque les enfants. On invente un refrain sur "le pré commun", nom de la place de la mairie qui suggère bien qu'ici, le partage ne date pas d'hier.

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Un projet-laboratoire pour créer des liens

La compagnie La Perspective Nevski a inventé ce projet-laboratoire, aux apparences un peu foutraques et au joli nom de "Faire bande". La troupe, dont le nom fait référence à une nouvelle de Gogol disséquant les allées et venues des citadins de Saint-Pétersbourg sur la célèbre avenue, est basée à Avignon.

"Faire bande a démarré dans notre quartier et nous avons des projets à Châtillon, en région parisienne et dans le quartier de la Belle de Mai à Marseille, mais sollicités par les Scènes croisées de Lozère, nous testons ce projet ici à La Canourgue", explique Sandrine Roche, la créatrice de la troupe. "On cherche l'endroit de frottement, quand des liens se créent. Nous n'arrivons pas comme des sachants, on veut être très horizontal, tout en gardant notre exigence artistique. Nous-mêmes, nous revoyons nos positions. Une compagnie de théâtre est comme une entreprise, qui engage des gens, produit, etc. Je suis la cheffe d'équipe de 17 artistes, mais ici, tout le monde fait ses propositions, on met en commun. J'avais aussi besoin de voir la manière dont les gens de ma bande à moi se fabriquaient leur monde."

Une carte sensible de La Canourgue

Pour ces dix jours lozériens, autour de Sandrine, il y a Sophie Mangin, comédienne, costumière, couturière. Elle invite ceux qui rentrent dans la salle à poser une petite épingle avec son nom sur une grande carte du village. "La carte s'enrichit, s'augmente à chaque passage. C'est une carte sensible, l'occasion de décrire son rapport au territoire." Chacun laisse une phrase et dessine sur un plan son chemin quotidien, ou préféré, ou celui de ses souvenirs. Un habitant a ainsi jeté sa question : "comment défaire le nœud de La Canourgue ?"

Des bateaux en papier ornent la pièce : dans la "Petite Venise de Lozère", où coule l'Urugne, un réseau de canaux souterrains semble créer un deuxième plan de circulation invisible.

Ateliers et rencontres

Leïla Brahimi, comédienne également, a installé un "petit coin bricole" avec des objets apportés par des habitants. Ils serviront pour la veillée-spectacle du vendredi soir dont, quelques jours avant, les artistes ont une idée encore vague. On y entendra des sons puisque François Ceccaldi, musicien et créateur sonore, a transporté ses casques et micros un peu partout. Au lycée Pasteur, les jeunes en formation de pisciculture lui ont fait visiter leur univers (le son des truites sous l'eau a été enregistré !) et ont passé quelques heures à ses côtés.

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Ils sont ainsi allés interroger Olivier Merle et sa boutique unique en son genre. Avec sa blouse bleue et sa moustache riante, le commerçant est à la fois horloger et réparateur de cycles. "Je représente la quatrième génération mais après moi, ça s'arrêtera, c'est un métier très spécifique." Olivier parle devant une horloge ornée de fleurs de lys, sans doute dissimulée à la Révolution et dont les pignons ont été réalisés à la main. Celui qui a une formation d'ajusteur et a appris à réparer les pendules tout seul raconte aussi le temps de son enfance, les jeux de billes et les tours de vélo sur une place sans voitures.

Défaire le nœud

Béatrice, Marie-Cécile et Annie ont des souvenirs plus récents. Dans la salle polyvalente, elles sont calées dans un drôle de tipi fait de tables renversées, et éclairées par une bougie. Les trois dames de la bibliothèque racontent à Sandrine Roche la place des Lavandières et la chute d'une grande maison qui a aéré le quartier. Dans le projet "Faire bande", il y a aussi l'idée de la cabane, le lieu de l'enfance où s'inventent des mondes et se réécrivent les histoires.

Alexandre, le danseur, a ainsi remodelé l'espace avec des tables et des chaises détournées de leur usage. Dans un "arpentage" dans le village proposé aux habitants samedi dernier, Alexandre a invité tout le monde à entrer dans l'agence du Crédit Agricole et à y allonger quelques minutes. Un happening né de l'instant présent, avec les habitants. Le "pré commun" en a sûrement vu d'autres et qui sait, le "nœud" de La Canourgue a peut-être ainsi commencé à se défaire.