Le prix plancher du vin : une solution administrative complexe aux effets pervers
L'enfer est pavé de bonnes intentions. Cette maxime pourrait parfaitement s'appliquer au débat relancé par le projet de loi d'urgence agricole présenté le 8 avril dernier au conseil des ministres. Parmi ses dispositions, la loi rouvre en effet la discussion sur l'établissement d'un prix plancher garantissant aux viticulteurs une rémunération couvrant au moins leurs coûts de production.
Tout le monde s'accorde sur le principe de bon sens qui sous-tend cette idée : assurer un revenu décent aux producteurs de vin. Pourtant, comme le souligne l'économiste Jean-Marie Cardebat, « un tel système de prix serait une véritable usine à gaz » aux conséquences potentiellement néfastes.
L'hétérogénéité du vin : premier écueil du prix minimum
Le premier problème réside dans la nature même du produit concerné. Le vin est un bien fondamentalement hétérogène, même lorsqu'on considère le vin en vrac. Cette hétérogénéité se manifeste à deux niveaux principaux :
- La productivité variable des exploitations viticoles
- La diversité des niveaux de qualité des vins produits
Un prix plancher unique créerait des distorsions importantes. Les exploitations les plus productives bénéficieraient d'une rente de situation et seraient incitées à augmenter leur production. À l'inverse, les domaines produisant des vins de qualité supérieure auraient tendance à réduire leurs coûts liés à la recherche d'excellence, puisque le prix minimum ne valoriserait pas cet engagement qualitatif.
Comme sur le marché du travail, un prix plancher agit comme un aimant attirant vers le bas l'ensemble des prix situés dans sa proximité. Pour éviter ces effets pervers, il faudrait imaginer un système complexe de prix planchers différenciés selon les niveaux de qualité et les types d'exploitation, ce qui alourdirait considérablement l'administration et les coûts du dispositif.
Le risque de surplus et la question cruciale de la demande
Le problème le plus grave ne réside pas dans cette complexité administrative, mais dans les conséquences économiques potentielles du mécanisme. L'augmentation artificielle des prix dans un contexte de demande déprimée générerait inévitablement un surplus de production.
Que faire de cet excédent de vin ? Recourir à des quotas, à des mesures de distillation ou à d'autres mécanismes de régulation ? Ces solutions impliqueraient à leur tour une complexité administrative et des coûts supplémentaires pour la filière et les finances publiques.
Pire encore, le revenu des viticulteurs pourrait paradoxalement diminuer avec l'instauration d'un prix plancher. Tout dépend de l'effet de la hausse des prix sur la demande des consommateurs. Sans étude préalable des élasticités-prix de la demande de vin, une telle mesure reste hasardeuse.
Si la hausse des prix entraîne une baisse plus que proportionnelle de la demande, les chiffres d'affaires des viticulteurs, et donc leurs revenus, pourraient chuter significativement. Ce serait l'exact contraire de l'effet recherché par le projet de loi.
Des alternatives plus prometteuses que le prix administré
Un prix plancher ne fonctionne efficacement que pour des produits très homogènes ayant peu de substituts. Le vin, avec sa diversité et ses nombreuses alternatives, ne répond pas à ces critères.
Pour résoudre les urgences du partage de la valeur et du revenu des viticulteurs, d'autres pistes méritent d'être explorées :
- L'amélioration de la loi Egalim 2 (2021-2022) concernant le partage de la valeur dans la filière
- L'utilisation de l'article 172 ter du code rural (2021) qui ouvre la possibilité de négocier des prix d'orientation au niveau local des organismes de gestion des appellations
- La concertation entre professionnels comme alternative à la mise en place d'un prix administré
Cette dernière approche, basée sur la négociation entre acteurs de la filière aux échelons locaux, semble particulièrement prometteuse pour atteindre les objectifs de rémunération équitable sans les effets pervers d'un mécanisme de prix imposé.
Reconquérir la demande : le vrai défi de la filière viticole
Le débat sur le prix plancher risque malheureusement de détourner l'attention, et les ressources publiques, de l'enjeu fondamental qui devrait focaliser la stratégie de la filière viticole française : la reconquête de la demande.
La baisse de la consommation constitue le cœur de la crise économique que traversent les viticulteurs. Les politiques centrées sur l'offre – qu'il s'agisse d'arrachage de vignes ou de fixation de prix minimums – ne résoudront pas ce problème structurel.
Le projet de loi d'urgence agricole a au moins le mérite de soulever ce débat essentiel dans un contexte de crise profonde. Mais comme le montre l'analyse économique, la solution ne réside probablement pas dans des mécanismes administratifs complexes, mais dans une approche plus nuancée combinant meilleur partage de la valeur, concertation professionnelle et stratégies de reconquête des marchés.



