Le projet de loi d'urgence agricole, déjà adopté par les députés, sera bientôt soumis au vote des sénateurs. Ce texte est vivement critiqué par l'agroécologiste Olivier Hébrard et la journaliste Juliette Duquesne, qui y voient une énième étape de l'industrialisation de l'agriculture, à l'opposé des besoins écologiques et humains.
Un impact environnemental majeur
De nombreuses études scientifiques prouvent depuis des années que l'agriculture a un impact considérable sur le vivant. La destruction des habitats naturels, la déforestation et l'utilisation de pesticides font de l'agriculture industrielle la première cause de la baisse de la biodiversité. Actuellement, 40 % des terres sont dégradées dans le monde, alors que face aux sécheresses et aux inondations, aggravées par le changement climatique, des terres enrichies par l'agroécologie paysanne seraient nécessaires.
L'agroécologie ne se limite pas à supprimer les pesticides ; elle implique de cultiver en harmonie avec le vivant, en limitant le travail du sol, en utilisant du compost, en pratiquant des cultures associées, des couverts végétaux ou l'agroforesterie.
Pollution de l'eau et pesticides
De plus en plus de polluants, dont une grande partie provient des pesticides, sont retrouvés dans l'eau. Les conséquences environnementales et sanitaires de ce cocktail chimique sont encore mal mesurées. Avec la loi d'urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, certains craignent la réintroduction de pesticides comme l'acétamipride.
En France, l'agriculture consomme 58 % de l'eau chaque année, et jusqu'à 80 % dans certaines régions en été. L'irrigation est nécessaire pour se nourrir, mais de nombreux projets de bassines sont créés pour arroser du maïs destiné aux élevages industriels et à la méthanisation. Au lieu de débats techniques sans fin, il faut se demander pourquoi irriguer : est-ce pour nourrir localement un territoire ou pour des besoins économiques ?
Dans les Deux-Sèvres, la Charente-Maritime ou la Vienne, des projets de bassines échouent grâce à la mobilisation citoyenne et à la justice. Ces ouvrages coûteux peinent à trouver des financements car ils ne bénéficient qu'à une minorité d'agriculteurs. Avec cette loi, notamment la suppression de l'obligation de certaines réunions publiques, l'État tente de contourner la démocratie locale de l'eau pour faciliter l'implantation de bassines.
Allègement des normes environnementales
Le texte prévoit également d'alléger les normes environnementales pour faciliter l'agrandissement des élevages. Face aux indicateurs alarmants de l'état de la planète et aux difficultés des agriculteurs, ce projet de loi poursuit l'industrialisation de l'agriculture. Le lobby de l'agro-industrie est puissant, mais ce n'est pas la seule raison. C'est au moment où l'État a poussé les paysans à quitter les champs pour les villes que le PIB a décollé, avec la surconsommation et les pollutions massives qui en découlent.
Le modèle agricole et alimentaire est structurant pour la société. Réformer ce modèle implique des changements économiques importants. Il ne s'agit pas d'accuser les agriculteurs, mais un système encouragé depuis des décennies par les pouvoirs publics.
Pour une agroécologie paysanne
Passer à l'agroécologie paysanne nécessite au moins deux fois plus de paysans en France. Actuellement, le nombre d'exploitations et d'agriculteurs diminue : moins 20 % en dix ans. Il faut réformer toute la chaîne alimentaire pour que les agriculteurs puissent vivre de leur production et susciter des vocations. Il est nécessaire d'acheter moins de nourriture dans les grandes surfaces, qui font pression sur les revenus des agriculteurs. Le projet de loi prévoit quelques mesures pour renforcer les sanctions envers la grande distribution, mais il faut privilégier d'autres lieux d'achat, comme les supermarchés coopératifs ou partenaires de la sécurité sociale de l'alimentation.
Contrairement aux idées reçues, l'agroécologie peut nourrir la planète. Pour alimenter l'Europe avec un autre modèle agricole, il faudrait réduire d'au moins 50 % la consommation de viande et manger des animaux nourris à l'herbe plutôt qu'avec des céréales. Environ 70 % des terres dans le monde sont utilisées par l'élevage, y compris la culture de céréales pour les animaux. Cultiver ces terres avec des pratiques agroécologiques permettrait de mieux gérer les inondations et les sécheresses, d'avoir des eaux de qualité et d'augmenter la biodiversité.
Pour sécuriser les revenus des agriculteurs et l'autonomie alimentaire, la nourriture doit voyager moins. Une des rares bonnes mesures de ce projet de loi est d'empêcher l'importation de denrées contenant des résidus de pesticides interdits en France. Mais avec l'adoption du Mercosur et ce texte, la logique reste la même : baisser la qualité pour faire face à la concurrence.
Au lieu d'industrialiser encore davantage l'agriculture avec cette loi d'urgence, il est temps de mettre en place l'agroécologie paysanne, qui a fait ses preuves depuis des décennies dans le monde, pour prendre soin du vivant et de celles et ceux qui cultivent la terre.



