Forêts françaises en péril : Fransylva réclame un moratoire sur les normes
Forêts françaises : Fransylva demande un moratoire sur les normes

La forêt française a doublé de surface depuis 1850. Couvrant aujourd'hui près d'un tiers du territoire, elle a encore gagné des centaines de milliers d'hectares au cours des dix dernières années, et les trois quarts des surfaces appartiennent, non pas à l'État, mais à 3,5 millions de particuliers, qui les transmettent de génération en génération. Dit comme ça, tout va bien. Antoine d'Amécourt, président de Fransylva – le premier syndicat des forestiers privés, qui représente les propriétaires de 75 % des bois français –, alerte cependant sur la pérennité de la forêt française à l'horizon 2050, estimant que les forestiers sont aujourd'hui trop entravés pour la renouveler et l'adapter au changement climatique.

Un moratoire sur les normes abusives

La mortalité des arbres est passée de 7,4 millions de mètres cubes par an en moyenne sur la période 2005-2013 à 16,7 millions entre 2015 et 2023 – soit une hausse de 125 %, selon les résultats 2025 de l'Inventaire forestier national (IFN). Le puits de carbone forestier – cette « pompe » que Paris place volontiers en avant dans ses bilans climatiques – a perdu un tiers de sa capacité : il absorbait 63 millions de tonnes de CO₂ par an entre 2005 et 2013, il n'en capte plus que 39 millions aujourd'hui.

« Sans intervention de l'homme, l'avenir des forêts françaises en 2050 est compromis », résume Antoine d'Amécourt. Il compare une jeune plantation « à un nourrisson : les premières années, il faut la suivre, sans quoi la végétation concurrente l'étouffe ». Sauf que c'est précisément entre mars et juillet, période de pousse maximale, qu'il est interdit d'intervenir en forêt, au nom de la protection des oiseaux nicheurs, conséquence de la surtransposition française des directives européennes « Oiseaux » et « Habitats ».

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

S'y ajoutent des restrictions durant tout l'été, cette fois pour cause de risque incendie, et, l'hiver, la nature se charge elle-même de fermer le calendrier : à cause des sols gorgés d'eau ou gelés, les engins ne parviennent plus à entrer dans la forêt. Ces paramètres mis bout à bout, il ne reste presque plus de saison pour travailler. C'est le premier volet du plan de Fransylva : l'association demande un moratoire sur les normes abusives et incohérentes qui parasitent le travail d'entretien des forestiers.

Dans le maquis des interdits

L'article L.411-1 du Code de l'environnement interdit de détruire « l'habitat potentiel » d'une espèce protégée. Or la liste française des espèces protégées mélange des espèces rares réelles – cigogne noire, grand tétras, certains rapaces –, et des animaux abondants : rouge-gorge, mésange, écureuil, chauves-souris… Le résultat, sur le terrain, est que n'importe quel buisson devient un habitat, et la moindre coupe devient contestable. « Tout est espèce protégée. On ne peut plus rien faire nulle part. » Fransylva demande une distinction juridique claire entre les espèces menacées – « qui méritent évidemment des moyens » – et les « espèces protégées » simplement listées sur des arrêtés. Une demande de bon sens.

Autre injonction abusive que l'association déplore : dès 0,5 hectare de boisement de terre agricole, certaines DREAL (direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement) – celle des Pays de la Loire en tête – imposent des études d'impact sur quatre saisons, réalisées par des cabinets agréés. « Cela coûte plus cher que le boisement lui-même ! » La fédération demande un relèvement du seuil à 10 hectares. Car la structure de la propriété est ce qu'elle est : sur les 3,5 millions de propriétaires privés, 2,2 millions – plus de 6 sur 10 – possèdent moins de 1 hectare, 730 000 autres ont entre 1 et 4 hectares. « Pour tout un tas de petits propriétaires, il faut dépenser plusieurs milliers d'euros dans des études pour replanter des demi-hectares… c'est tout simplement renoncer à replanter. »

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Des propriétaires « expulsés »

Contrairement à une musique que l'on peut entendre ici et là, les forêts privées ne sont pas des déserts sanitaires. Les données IGN 2025 donnent le même ordre de grandeur d'arbres altérés dans le privé et dans le public, avec, même, un léger avantage aux surfaces du privé (8 % en forêt privée, 9 % en forêt publique). Antoine d'Amécourt le répète : « Nous, les sylviculteurs, nous sommes très attachés à la biodiversité, car c'est la vie. » Il rappelle que 80 % de la biodiversité terrestre se trouve aujourd'hui en forêt, et qu'en cinquante ans, la France n'y a perdu que 2 % de ses espèces d'oiseaux – « ce qui n'est pas du tout le cas en ville ou en milieu agricole ».

Autre aberration que le plan Fransylva pointe du doigt : la question de la « propriété privée des terrains ». L'État classe certaines parcelles en aires protégées, notamment pour tenir l'objectif européen de 30 % du territoire sous protection d'ici à 2030. Les propriétaires perdent alors le droit d'intervenir chez eux. Et ce sans un seul euro d'indemnisation, contrairement au cas de figure d'une expropriation classique. La fédération a chiffré la perte pour ces petits propriétaires expulsés : elle peut atteindre la valeur totale du peuplement, soit 1 000 euros par mètre cube pour du chêne de haute qualité. « C'est comme une terre agricole où il serait interdit de faire de l'agriculture : on marche sur la tête ! »

Le tabou du gibier

Sur la fiscalité, Fransylva formule également une demande d'équité. Le plan d'urgence demande d'aligner la TVA des travaux forestiers sur celle de l'agriculture, à 5,5 % : aujourd'hui, tailler, replanter ou entretenir une parcelle est facturé à un taux de 10 %, là où les mêmes travaux, sur une terre agricole, bénéficient d'un taux réduit. Une anomalie historique.

Reste la question du gibier, un autre front sensible dans le quotidien des forestiers. Les données de l'OFB (l'Office français de la biodiversité) montrent une progression spectaculaire du gros gibier, sans équivalent en Europe : en quarante ans, les populations de chevreuils ont été multipliées par 6, celles de sangliers, par plus de 10, celles des cerfs, par 12. Conséquence directe, selon l'IGN : 15 % des jeunes arbres portent aujourd'hui des traces d'abroutissement [broutement de bourgeons, de jeunes pousses, de feuilles par des animaux sauvages, NDLR] ou de frottement.

En 2024, 30 % des crédits du plan de relance forestier ont ainsi été absorbés non par la plantation, mais par les protections plastiques installées autour des jeunes plants d'arbres et par l'engrillagement des parcelles. « On se plaint du plastique dans la mer. Mais on en jette en forêt depuis trente ans, et ça n'émeut personne », grimace Antoine d'Amécourt. Fransylva vise moins les chasseurs que l'État : les préfets ont la main sur les volumes globaux des plans de chasse et peuvent donc répondre à la demande des forestiers, qui réclament une baisse des populations de gibier là où elles empêchent le renouvellement de la forêt.

Antoine d'Amécourt entend remettre son plan à chacun des candidats qui se déclareront candidats à la présidentielle. « Trois millions cinq cent mille propriétaires, ça représente des électeurs. On ne peut pas laisser aux générations futures des forêts de bonsaïs. » Il faudra, à un moment donné, faire le choix entre la forêt qu'on protège sur le papier, et celle qui pousse vraiment.