Parce qu’il est un vignoble phare, le Bordelais fait l’objet de nombreuses idées reçues. Prix des vins, du foncier ou intensité des traitements phytosanitaires en font partie. L’actualité au sujet des traitements phytosanitaires ou la place des capitaux étrangers (surtout chinois) montre combien le vignoble bordelais, médiatiquement exposé, est l’objet d’a priori, tant commerciaux que techniques. En voici 10 exemples.
1. Les vins de Bordeaux sont devenus trop chers
Presque 40 % des vins girondins sont écoulés en grande distribution. C’est le reproche le plus entendu dans les conversations, notamment aux Primeurs (printemps) et lors des foires aux vins (automne). Comme pour nombre des a priori touchant le Bordelais, il vient de la place médiatique prise par les grands vins… qui ne pèsent pourtant que 5 à 6 % des volumes. Cette élite, enviée par le monde entier, s’avère aussi un prisme déformant. Il est indéniable que ses tarifs se sont envolés depuis 15 ans (30, 40 ou plus de 100 euros la bouteille), mais cela ne doit pas cacher les milliers de châteaux accessibles. Et à des qualités souvent supérieures à leurs concurrents étrangers, pour un tarif similaire. Presque 40 % des vins girondins sont écoulés en grande distribution, de loin le principal débouché. En moyenne, toutes AOC confondues, ils s’y vendent à 5,86 € la bouteille. À l’exportation (40 % des ventes totales), cette moyenne est à 4,41 €.
2. Le prix de l’hectare de vigne est désormais inaccessible
En AOC Bordeaux (AOC régionale totalisant presque 50 % des surfaces totales), le prix du foncier est à la baisse depuis 20 ans : il n’en coûte « que » 16 000 €/ha. Avec nombre d’exploitants âgés et des enfants rechignant à reprendre, des milliers d’hectares sont en vente, notamment dans l’immense Entre-deux-Mers. Là encore, ce sont les AOC haut de gamme qui frisent la surchauffe : 230 000 €/ha à Saint-Émilion, 450 000 à Pessac-Léognan, 1,3 million à Pomerol ou même 2 millions à Pauillac, l’AOC star. Entre l’entrée et le haut de gamme du foncier, les tarifs vont de 1 à plus de 100. Plus qu’un grand écart, un fossé abyssal.
3. Un vignoble « installé » peu ouvert aux nouveautés
Par rapport au Languedoc, par exemple, le Bordelais est plus traditionnel au plan de l’étiquetage des bouteilles. Un point capital, car c’est le premier contact avec le client. Sûrement le lot des terroirs plus « statutaires ». Par contre, il a su évoluer au plan commercial avec, par exemple, la sophistication des Primeurs, système unique au monde. Mais aussi techniquement suite à la mise en place de l’Institut des sciences de la vigne et du vin (ISVV), un des grands pôles de matière grise de la planète. C’est là que se construit l’École bordelaise, celle des vins rouges désaltérants élevés en fûts.
4. Les crus classés sont gravés dans le marbre
Contrairement aux idées reçues, les crus classés ne sont pas des icônes immuables. C’est le cas en Médoc avec le fameux classement de 1855. Les propriétés concernées ne sont pas tenues par une assiette foncière fixe. Celle qui achète un hectare lambda (sur la même AOC) peut vendre les nouvelles bouteilles ainsi produites sous le nom de son cru classé. Ce qui peut être une extraordinaire affaire financière. Voilà pourquoi le foncier s’arrache à Pauillac ou Margaux. Le principe est le même pour le classement des Graves mais cela est impossible pour celui de Saint-Émilion.
5. Les étrangers ont mis la main sur le vignoble
Il n’existe aucune statistique mais les experts sont unanimes : les surfaces aux mains de capitaux étrangers sont marginales. L’arrivée des Chinois fait l’actualité mais on est loin du « péril jaune ». Ils possèdent 3 % des surfaces. Loin derrière, les Belges auraient 60 à 70 propriétés (il y a 6 500 vignerons dans le département). Américains, Hollandais, Britanniques ou Russes complètent le tableau. Cependant, du fait notamment de la notoriété grandissante du vignoble, ces achats s’amplifient ces dernières années. Acquérir du foncier se révèle une bonne affaire car, à l’instar de l’immobilier à Paris, il est rare que les prix baissent. Investir dans la terre est aussi plus rassurant que jouer en bourse.
6. Les grands groupes supplantent les familles
D’après les statistiques, autour de 60 % des propriétés sont aux mains de familles, même si elles sont de plus en plus souvent organisées sous forme sociétaire pour optimiser les charges sociales et fiscales. La surface moyenne en Bordelais est à 17 ha, ce qui est plutôt bas. Les grands groupes sont surtout en Médoc et à Saint-Émilion. Banques, assureurs et autres multinationales y investissent souvent dans la qualité.
7. Beaux et grands châteaux en pierre sont partout
Contrairement aux images d’Épinal, on est loin d’avoir partout d’imposants châteaux en pierre, avec tourelles et grilles en fer forgé. La route des châteaux du Médoc ou des communes comme Saint-Émilion ou Léognan, avec leurs magnifiques bâtisses, sont plutôt des exceptions. Elles attirent cependant l’essentiel des touristes et font rêver, un point clef pour les affaires. N’oublions pas non plus que 40 % des vignerons sont coopérateurs et sont loin de rouler sur l’or.
8. On y épand davantage de produits phytosanitaires
Avec une affaire d’épandage de produits de traitement près d’une école en Haute-Gironde, des émissions de TV récentes ou le dernier numéro de Que Choisir sur des résidus dans les vins de grands châteaux, les projecteurs sont braqués sur un vignoble girondin qui serait plus « accro » que d’autres aux phytosanitaires. Un a priori démenti par les chiffres. Sur le pluvieux millésime 2013 (dernière enquête complète menée sur le sujet par le Ministère de l’agriculture), un vigneron bordelais a épandu en moyenne 23 molécules de produits phytosanitaires sur ses parcelles (fongicide, insecticide, herbicide). Un niveau identique à la Bourgogne ou à la Champagne. Le Gers fait moins bien (27), le Languedoc, avec son climat sec, mieux (16).
9. La vendange se fait surtout à la main
Dans les journaux, les photos de jeunes filles coupant le raisin à la main sont plus « sympa » que de grosses machines à vendanger. Pourtant, la récolte se fait mécaniquement sur 75 % des surfaces. Un chiffre à la hausse car, à qualité de récolte quasi égale, la machine est plus pratique et moins chère.
10. La majorité des vins sont élevés en fûts de chêne
Autre déformation imputable à nos sociétés où l’image prime, il est toujours plus agréable de montrer un vigneron dans un chai à barriques, le bois étant un matériau noble. Au point que l’on pourrait penser que l’élevage en fûts de chêne est la norme. C’est pourtant une exception, réservée aux vins haut de gamme, car les barriques sont chères (600 à 800 euros). D’après les tonneliers, environ 15 % de la production bordelaise est concernée. C’est 1 à 2 % seulement au plan mondial.



