Un appel à la transmission publique
Charles et Yvonne de Gaulle avaient fait de La Boisserie, achetée en viager en 1934 pour protéger leur fille Anne, « leur demeure ». Lui aimait son calme dans cette Gaule chevelue qu’il affectionnait, avec ses arbres et ses horizons historiques. Elle savourait cet endroit de vie commune, protégé, loin de la fureur du monde et des logements d’emprunt. Ce fut leur refuge, « bien adossés l’un à l’autre », tout à la fois lieu de réflexion, d’écriture, de repos puis de retraite, jusqu’à la mort du Général, le 9 novembre 1970.
Si, dans l’une de ses dernières lettres, celui-ci transmettait à mon père son souhait que cette propriété restât un « centre affectif de réunion » pour sa famille, ce fut bien le cas tant que ma grand-mère y demeura, jusqu’à son départ, en 1978, où elle rejoindra, à Paris, pour y finir sa vie, la toute petite chambre qu’elle occupait dans la maison de retraite des sœurs de l’Immaculée Conception. J’y allais la voir dès que possible avec, à chaque fois, un serrement de cœur, celui de la retrouver puis de la laisser seule. Elle me disait : « Tu sais, depuis que ton grand-père est parti, tout cela ne m’intéresse plus beaucoup ! »
Yves de Gaulle, né en 1951, est l’un des fils de Philippe de Gaulle (1921-2024), aîné des trois enfants du général de Gaulle (1890-1970).
Un lieu ouvert au public depuis quarante ans
Au début des années 1980, La Boisserie a été ouverte au public après plusieurs aménagements, ainsi qu’un inventaire rigoureux, assuré et suivi annuellement des objets présents dans les pièces du rez-de-chaussée qui allaient être visitées. Ce fut au début un grand succès, suivi d’une lente érosion de la fréquentation, mais sans jamais devenir négligeable. Mes parents, d’abord, puis mon frère Jean, enfin, depuis maintenant longtemps, mon épouse Laurence et moi-même, n’avons cessé de veiller à son entretien en tant que propriétaires responsables. Mon père est resté constamment attentif, jusqu’à la fin de sa vie, aux sollicitations de l’excellente équipe chargée de la gestion des visites pour remplacer chaque ampoule, chaque abat-jour, chaque défaut d’entretien pouvant survenir, et faire le nécessaire.
Nous avons de notre côté utilisé la période du Covid pour réaliser de très nombreux travaux. À l’extérieur : rejointage du mur d’enceinte ; réfection et renforcement du portail d’entrée ; reconstruction, dans le jardin, du poulailler ainsi que des murs de protection ; changement de certains chenaux, des garde-corps de fenêtres, de la dalle d’accès à la cuisine. À l’intérieur : restauration de la porte et du porche d’entrée, changement de la chaudière, peinture de l’étage non visité, notamment la chambre du Général et celle où a dormi Konrad Adenauer. Tout cela a été fait à nos frais, sans aucune subvention de l’État. Quant aux pièces accessibles au public, après que nous avons procédé au remplacement des anciennes fenêtres par du double vitrage, leur entretien courant, comme d’ailleurs celui du parc, était normalement assuré par la Fondation Charles-de-Gaulle, en vertu d’un contrat de mandat devant favoriser la fréquentation de La Boisserie.
Cela fait maintenant plus de quarante ans que chaque touriste qui le souhaite peut visiter l’endroit. Nombreux sont ceux qui, saisis par l’esprit du lieu, restent silencieux et méditatifs. J’en ai vu certains, encore récemment, pleurer devant le bureau du Général. Nous avons eu le soin de replacer son jeu de cartes sur la table de bridge devant laquelle il est mort, ses lunettes et son stylo dans le bureau, les tasses à thé dont mes grands-parents se servaient chaque jour dans l’après-midi. La salle à manger est dressée comme s’ils étaient toujours là. Cette maison, restée dans son jus comme s’ils allaient revenir dans l’instant, est traversée par un souffle palpable, celui de la simplicité, celui de la grandeur. Rien n’y manque ! Tous les visiteurs faisant l’honneur à la mémoire du Général de visiter son logis sont frappés par son atmosphère de vérité, la qualité de son entretien et la majesté du parc. C’est désormais, et depuis plusieurs années, la maison de tous les Français, et non plus une simple demeure familiale.
Yves de Gaulle dans les bras de son grand-père, avec son frère Charles, à La Boisserie, en 1952.
La nécessité d’une propriété publique
Je revendique, et ce n’est pas nouveau, la propriété publique de La Boisserie et de ses dépendances. Là est sa seule destinée possible, et mon frère Jean et moi ne céderons jamais notre part de cet héritage à une personne privée, quelles qu’en soient les conditions. J’avais déjà abordé cette éventualité, en toute transparence, avec les représentants de l’État il y a plusieurs années, mais sans suite véritable. De son côté, le département de la Haute-Marne a manifesté depuis longtemps son intérêt pour une acquisition. Il est d’autant mieux placé qu’il est déjà propriétaire et gestionnaire, depuis 2006, du beau mémorial Charles-de-Gaulle, juché sur la colline, en haut du village. Cette opération aurait un avantage qu’aucune autre collectivité publique ne peut proposer : organiser sur place, de manière unique, coordonnée et cohérente, la gestion du lieu de mémoire qu’est Colombey-les-Deux-Églises.
Notre rapprochement avec le département est déjà engagé puisque, depuis la défausse unilatérale de la Fondation Charles-de-Gaulle en 2025, c’est celui-ci qui a repris l’équipe antérieure et la gestion des visites à La Boisserie tout en modifiant les facilités d’ouverture. Je suis personnellement favorable à la solution « départementale », d’autant que l’État n’a concrètement rien proposé d’autre que d’alourdir la norme administrative existant depuis 2004, en imposant le classement comme monument historique d’une propriété déjà inscrite à l’inventaire supplémentaire. Le débat n’est pas là !
L’accès au public de la maison du général de Gaulle a aujourd’hui besoin d’un second souffle : celui de relancer la fréquentation d’un lieu de mémoire qui mérite mieux qu’environ 50 000 visiteurs par an. Cela ne sera possible qu’à deux conditions : d’une part, en dynamisant l’ensemble du site (mémorial, croix de Lorraine, cimetière et maison familiale) de façon véritablement coordonnée, d’autre part, en offrant plus à voir aux voyageurs, notamment par l’élargissement du périmètre d’accès aux pièces de La Boisserie situées à l’étage.
Cette transformation implique des travaux modificatifs en liaison avec les services compétents de l’administration. Rien n’interdit d’imaginer que l’État, ou l’une de ses institutions, s’associe avec le département dans ce projet, plutôt que d’y ajouter des contraintes inappropriées ou chercher à s’y substituer. Une pareille entreprise ne se conçoit bien que localement, par des acteurs aguerris, directement impliqués et sous une direction exclusive. Quant à l’argument suspectant la qualité future des majorités pouvant être élues pour gouverner une assemblée exécutive, la réponse est simple : le suffrage populaire est le seul souverain, qui touche tous les échelons concernés des pouvoirs politiques.
Comme petit-fils du Général, je reste évidemment attaché au devenir d’une maison où j’ai vécu tant de choses. Mais, quoi qu’il m’en coûte, ce débat est aujourd’hui dépassé. De Gaulle appartient à l’Histoire, et les lieux qu’il a habités sont le bien de ceux qui, avec lui, ont fabriqué notre part récente de celle-ci, c’est-à-dire tous les Français. Notre famille a fait largement son devoir, tant pour entretenir avec un soin constant la demeure familiale d’Yvonne et Charles de Gaulle, qu’elle a ouverte au public, que pour remettre à la nation, depuis la disparition du Général, un nombre considérable de documents, objets et souvenirs qu’elle aurait pu conserver, cela sans jamais solliciter de contrepartie, poste ou prébende, jusqu’à donner récemment aux Archives nationales près de 1400 feuillets historiques, dont l’original de l’appel du 18 Juin.
Les dernières confidences du Général à son petit-fils
En 1970, Yves de Gaulle, alors âgé de 19 ans, passa le mois d’août à La Boisserie chez ses grands-parents Yvonne et Charles de Gaulle, avant la mort du grand homme, le 9 novembre suivant, à l’âge de 79 ans. De ce séjour, il a tiré un livre passionnant où se mêlent souvenirs et réflexions sur le parcours intellectuel du Général, Un autre regard sur mon grand-père Charles de Gaulle (Plon et Tempus en poche). Il y raconte le de Gaulle intime, pestant contre Le Monde (« Mais pourquoi faut-il donc qu’ils soient si bêtes ? ») ou les médias en général (« Quels idiots ! Ils ne comprennent pas où est l’intérêt de la France ! »). Il y évoque surtout l’homme de culture qui, dans sa retraite de Colombey-les-Deux-Églises, n’aime rien mieux que retrouver les livres avec lesquels il vit – avec une prédilection pour la littérature, l’histoire et Chateaubriand, le « compagnon des derniers jours ». Sans oublier de rejoindre souvent les arbres de la forêt environnante lors de longues promenades. À La Boisserie, le Général dénonce volontiers la faillite des élites politiques et déclare à son petit-fils, entre autres pépites, d’une incroyable actualité : « Le plus important, ce n’est pas l’intelligence, elle est d’ailleurs plutôt bien répartie entre les individus, et la proportion de crétins est la même partout, tous groupes, toutes classes sociales confondus […]; le plus important, c’est l’énergie, la volonté ». Et cette confidence, enfin, au terme du séjour de son petit-fils Yves : « Ce que j’ai fait est un ferment. Quelqu’un, un jour, en fera quelque chose et tout recommencera. »



