Vols en série dans les églises du Sud-Gironde : un patrimoine fragile menacé
Vols dans les églises du Sud-Gironde : un patrimoine en danger

Sacristies fouillées, troncs emportés, cuivre dérobé… Fin avril, plusieurs églises du Sud-Gironde ont été cambriolées. Les effractions ont souvent rapporté peu mais ravivent une inquiétude plus profonde de voir peu à peu disparaître un patrimoine fragile et difficile à protéger.

La collégiale d'Uzeste, un haut lieu patrimonial sous tension

Le gisant du pape Clément V repose au milieu du chœur, sous la pierre blonde et les voûtes fraîches de la collégiale d’Uzeste. Autour du tombeau, des statuettes anciennes, des morceaux de piédestal sculptés, des candélabres ouvragés ; partout, des fragments d’histoire, disposés presque à portée de main. « Les candélabres ? Ils sont scellés », glisse Éric Douence, en désignant les lourdes pièces métalliques. « Avec le prix des métaux aujourd’hui, on craint toujours que ça soit barboté. » Ce matin-là, en pleine semaine, les visiteurs entrent par petits groupes dans l’église du XIVe siècle. Certains lèvent les yeux vers les vitraux, d’autres s’attardent devant le tombeau du pape gascon. Les portes restent ouvertes toute la journée. « Il y a beaucoup de passage ici, à cause de l’activité cultuelle – l’église est consacrée – mais aussi avec toute l’histoire autour de Clément V », défend le président de l’association des Amis de la collégiale, ancien maire du village. « C’est un haut lieu patrimonial », alors forcément, « ça attire ».

Et, ces dernières semaines, ce qui attire les visiteurs attire aussi les voleurs. Uzeste se trouve presque sur la même ligne que Villandraut, Préchac et Captieux, trois communes dont les églises ont été visitées coup sur coup. Captieux le 25 avril, Préchac le 28, Villandraut le 30, et des cambriolages parfois maigres en butin – 200 euros dérobés à Captieux, rien emporté ailleurs – mais qui ont laissé derrière eux des sacristies fouillées, des tiroirs retournés, des portes ouvertes en pleine journée. Des vols d’opportunité mais suffisants pour raviver une inquiétude ancienne de voir disparaître, pièce après pièce, le patrimoine silencieux des églises rurales.

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Un défi sécuritaire entre préservation et accessibilité

Car dans ces bâtiments, souvent ouverts du matin au soir, les objets liturgiques dorment presque à découvert. Crucifix, calices, statues, icônes, chandeliers, tableaux… Autant de morceaux d’histoire locale, parfois plusieurs fois centenaires, disséminés dans des édifices où personne ne surveille en permanence. « Ici, l’église reste ouverte toute la journée et il n’y a pas forcément quelqu’un dedans à chaque instant », reconnaît Éric Douence.

À Uzeste, la collégiale a déjà connu plusieurs intrusions. « Il y a trois ans, ils ont tenté de passer par la porte nord, à l’arrière, plus discrètement », raconte l’ancien élu. Depuis, un projecteur à détecteur de mouvement a été installé devant les accès. Mais jusqu’où sécuriser sans transformer l’église en forteresse ? « Mettre une alarme ? On a des chauves-souris à l’intérieur, elle se déclencherait toutes les nuits », sourit-il à moitié. Puis le ton redevient sérieux. « Le vrai problème, c’est l’argent. Tout ça coûte cher. »

La collégiale a aussi été victime à plusieurs reprises de vols de cuivre sur ses gouttières, encore en janvier dernier. À force de remplacements, les descentes ont finalement été changées pour du PVC, avec l’autorisation de la DRAC. « C’est couleur pierre, ça se voit peu. Car les remboursements, c’est “peanuts” quand on nous les vole. Et quand il faut refaire, c’est plein pot. »

La « salle au trésor », une solution à double tranchant

Dans une annexe attenante à l’église, certains objets jugés comme les plus précieux ont fini par être déplacés dans ce que les bénévoles appellent ici « la salle au trésor ». Derrière une porte blindée, crucifix anciens, calices et objets liturgiques sont rangés à l’abri. « Ça fait son petit effet pour les visiteurs », avoue Éric Douence. Avant d’ajouter, presque dans un souffle : « Mais ça attise aussi les convoitises. » La porte a déjà été fracturée une fois. Sans succès. « On tombe un peu dans la paranoïa, c’est vrai. Mais à un moment, il faut l’être. »

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Même les édifices classés Unesco ne sont pas épargnés

À une dizaine de kilomètres de là, passé les routes qui traversent les paysages du Bazadais, la cathédrale gothique Saint-Jean-Baptiste surgit au milieu de Bazas. Massif, impressionnant, l’édifice est classé au patrimoine mondial de l’Unesco et appartient, chose rare, à la municipalité. Cette même journée, quelques rayons de lumière traversent les vitraux. Les membres de l’association des Amis de la cathédrale font un tour entre les chapelles latérales, mais le silence de pierre est interrompu par un riverain qui pousse la porte de la cathédrale. « Ils ont volé des descentes en cuivre, au moins trois. J’ai remarqué ça hier soir. »

Une cible de plus. Une plainte a été déposée le jour même, ce mercredi 6 mai, auprès des services de la gendarmerie. Même les édifices classés Unesco n’échappent plus aux vols opportunistes. À l’intérieur, le patrimoine a une tout autre valeur. « Les tableaux sont en hauteur et peu accessibles », observe Juliette de Cerval, présidente de l’association, en levant les yeux vers les grandes toiles suspendues aux murs. À côté d’elle, Amélie Piganeau montre discrètement les fixations métalliques derrière certains cadres. « Ceux-là sont attachés. D’une manière générale, tout ce qui peut être scellé ou fixé l’est au maximum. »

Bunkeriser les clochers ? Un équilibre fragile

Proche de l’une des chapelles, un tableau représentant Saint Louis faisant l’aumône attire encore les regards. Offert sous Charles X, ce n’est pourtant plus l’original. Celui-ci a été transféré dans les collections du musée municipal. Dans l’église reste donc une copie, une manière de préserver l’œuvre sans vider complètement les lieux de leur âme. « Tout est répertorié », poursuit Juliette de Cerval. « On a un registre avec les objets photographiés, référencés, inventoriés… »

Pour une ville de 4 500 habitants, entretenir un géant gothique du XIVe siècle ressemble parfois à un numéro d’équilibriste. La gestion impose donc aussi un arbitrage permanent entre les besoins propres à l’édifice et les autres budgets de services. D’autant qu’ici, les priorités s’accumulent entre les infiltrations d’eau, les pierres à restaurer ou encore le portail à consolider. Et au-delà des coûts, « mettre des caméras ? Je ne sais pas si ce serait la meilleure des solutions », grimace Amélie Piganeau. Le regard s’attarde sur quelques objets dont elles se demandent, à demi-mot, s’il ne faudrait pas finir par les attacher eux aussi. Ici, même les troncs de dons ont déjà été volés plusieurs fois — emportés en bloc entiers, pour quelques pièces laissées à l’intérieur. Eux ont pu être remplacés. Mais les tableaux, les statues et toutes les autres pièces anciennes disséminées dans les chapelles, « si elles partent, on ne les reverra pas ».