L'ouvrage érudit de l'historien Patrick Boucheron explore brillamment les ressorts et les conséquences de l'épidémie terrifiante qui a emporté plus de la moitié de la population européenne entre 1347 et 1352. Il faudra attendre 1894 à Hong Kong pour que le chercheur franco-suisse Alexandre Yersin isole l'agent pathogène, le bacille Yersinia pestis, au cours de la troisième pandémie de peste jamais recensée. Mais dans la déferlante mortelle des années 1347-1352 qui marque le début de la deuxième pandémie, c'est un mal « qui échappe à toute capacité humaine de l'appréhender », comme l'écrit l'auteur de « Peste noire » dans ses premières pages, une peste au sens ancien du terme. C'est bien plus tard qu'on comprendra que le bacille est transmis par la puce du rat noir.
Un monstre historique
En s'attaquant à cette parenthèse d'une demi-douzaine d'années qui a, peu ou prou, emporté 60 % de la population européenne, l'historien Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, s'est frotté à un monstre : la plus grande catastrophe épidémique connue, rien de moins. Il a aussi ouvert la boîte de Pandore. La peste noire a fait naître une ribambelle d'interrogations. D'où est-elle partie exactement ? Pourquoi s'est-elle répandue comme une traînée de poudre en fauchant des villes entières – Bordeaux à partir de mars 1348 – tout en épargnant des provinces comme le Béarn ? Quelle influence a-t-elle eue sur la trajectoire des sociétés médiévales qu'elle a saignées ? Qu'a-t-elle laissé dans les inconscients, dans les arts et la littérature ?
Une maladie nouvelle pour ses contemporains
Sept cents ans après, la matière est toujours sujette à controverses. Au mitan du XIVe siècle, la peste n'en est pas à son coup d'essai. Elle avait explosé à Constantinople en 542, le début de la pandémie de « peste justinienne ». Mais personne n'en a conservé la trace. Aussi la peste noire est-elle pour ses contemporains « une maladie nouvelle, se propageant si vite qu'elle risque d'anéantir l'humanité ». Elle vogue par la mer, elle court par la terre, en provenance d'Asie centrale et probablement d'un lac du Kirghizistan actuel sur les rives duquel s'agitent des marmottes grises, l'animal réservoir du bacille.
Conséquences sur les sociétés et les paysages
En dépit des pertes démographiques énormes, les piliers tiennent. Les rois, les princes, l'Église et l'ordre social. La peste noire accouche de sociétés en tension, mais pas en panique. Les conséquences se lisent dans les paysages. « Les ronces restaurent leur emprise, les prairies reculent, l'habitat se raréfie, les loups s'aventurent plus loin », écrit Patrick Boucheron à propos des zones de montagne. Les salaires augmentent temporairement, faute de bras pour ramasser les récoltes.
Bouc émissaires et tyrannie
L'ouvrage, d'une érudition profuse, s'attarde longuement sur les boucs émissaires du malheur : les juifs, déjà. À Strasbourg, en Provence comme en Espagne, on les accuse d'empoisonner les puits. Les massacres se succèdent. La tyrannie guette, dans tout son arbitraire. « Sans doute le monde d'après la peste noire est-il celui d'une exaspération politique de la société de contrôle », risque l'historien. Toute ressemblance avec le chaos du monde d'après Covid – une pandémie dont le taux de létalité n'a pas dépassé les 1 % – est-elle fortuite ?
« Peste noire », de Patrick Boucheron, éd. Seuil, 560 p., 27 €, ebook, 18,99 €.



