Entre Saint-Raphaël et Théoule-sur-Mer, un monument gravé dans la roche de l'Estérel honore la mémoire d'Abel Ballif, le père de la Corniche d'Or. Premier président du Touring club de France, cet artisan du développement touristique de l'Hexagone est à l'origine de la route reliant le Var et les Alpes-Maritimes par le bord de mer. Une réalisation célébrée à l'échelle de tout le pays lors de son inauguration, en 1903.
Nous passons bien souvent devant sans même les voir. Ils ornent les murs de nos bâtiments anciens, égaient nos jardins ou donnent du relief à nos places publiques. Ces stèles, plaques commémoratives et autres monuments font pourtant vivre la mémoire de nos lieux. Alors, Var-matin vous propose de partir à la découverte de ces mémoriaux de l'Est-Var. Aujourd'hui, le monument à Abel Ballif situé à l'entrée du Trayas, à quelques encablures de la frontière avec les Alpes-Maritimes. Un haut-relief pouvant apparaître comme gravé dans la roche de l'Estérel mais qui est en réalité constitué de ciment. Veillant sur l'une des plus belles routes de France depuis 1939, il rend hommage à l'homme sans lequel la Corniche d'Or n'existerait peut-être pas.
Un visionnaire méconnu
Un nom aujourd'hui méconnu du grand public. Pourtant, à la fin du XIXe siècle, cet ancien fonctionnaire devenu président du Touring club de France (TCF) était considéré comme le « ministre officieux du Tourisme ». Visionnaire, il est convaincu que les paysages de l'Estérel constituent un trésor encore inaccessible qu'il faut révéler au plus grand nombre. À cette époque, rejoindre Cannes depuis Saint-Raphaël relève de l'expédition. Depuis l'Antiquité, la principale voie de passage traverse l'intérieur du massif de l'Estérel. Sur le littoral, la situation n'est guère avenante. En 1900, le Saint-Raphaël Journal décrit la route entre Saint-Raphaël et Agay comme « un lac de boue avec des fondrières de 40 à 60 centimètres ». Au-delà d'Agay, « le chemin praticable s'arrête ».
Une mobilisation populaire pour la voir naître
L'histoire de la Corniche d'Or commence en 1897, lorsqu'Abel Ballif présente à un ingénieur des Ponts et chaussées de Draguignan un projet audacieux : créer une voie longeant la mer entre Saint-Raphaël et Cannes. Initialement, il ne s'agit que d'un sentier d'un mètre de large destiné aux piétons et aux cyclistes. Mais le maire de Saint-Raphaël, Léon Basso, voit plus grand. Le projet évolue ainsi vers une véritable route carrossable d'au moins cinq mètres de large. Pour beaucoup, l'idée paraît sans doute irréaliste : Il faut percer le porphyre rouge de l'Estérel, combler des ravins, construire des ponts et aménager des ouvrages suspendus au-dessus de la Méditerranée. Loin d'abandonner, Abel Ballif mobilise le TCF pour convaincre État, Région, Département, communes et même la compagnie de chemin de fer PLM de participer au financement. En outre, il lance une souscription publique qui voit les dons affluer. De cinquante centimes pour les donateurs les plus modestes, à 250 francs pour Lord William Amherst voire 300 francs pour les carrières de porphyre de Saint-Raphaël. De nombreux propriétaires cèdent par ailleurs gratuitement les terrains nécessaires au passage de la future route.
Une prouesse réalisée en trois ans seulement
Les travaux débutent au tournant du siècle. Sous le soleil de l'Estérel, des centaines d'ouvriers, dont de nombreux Italiens, taillent la roche à coups de pics, de pioches et d'explosifs. La route est conçue pour ne croiser la voie ferrée qu'au moyen de ponts, sans aucun passage à niveau. Contre toute attente, le chantier avance rapidement. En un peu plus de trois ans, la route est déjà achevée pour un coût d'environ 500.000 francs, soit un peu plus de deux millions d'euros. De quoi réaliser un tronçon d'un kilomètre tout au plus de nos jours.
Toujours est-il que, le 11 avril 1903, l'inauguration est réalisée. Elle prend des allures de fête nationale : ministres, aristocrates, élus et personnalités diverses se retrouvent à Saint-Raphaël et un cortège de plus de cent voitures parcourt la nouvelle route sous les applaudissements des habitants. L'événement est couvert par la presse à l'échelle nationale. Abel Ballif déclare dans une interview donnée à La République du Var : « Jamais, au grand jamais on n'eut obtenu pareil sacrifice si nous n'avions suivi pas à pas cette affaire avec une ténacité de Breton, soutenus par la sympathie que, partout, cette entreprise a rencontrée. Cette route est dénuée de tout intérêt électoral, elle a la mer à droite et, à gauche, une forêt de 300 kilomètres carrés. Qui intéresse-t-elle ? Personne en particulier, et c'est là le rare et le beau de la chose. L'intérêt général est seul en cause. »
« La plus belle promenade du monde »
Le succès dépasse toutes les espérances. La Corniche d'Or devient rapidement l'une des routes touristiques les plus célèbres de France. Ballif lui-même la qualifie de « plus belle promenade du monde ». Longue de 27 kilomètres et ponctuée de 183 virages, elle offre un spectacle unique où les falaises ocre de l'Estérel se fondent dans l'émeraude de la végétation et plongent dans l'azur de la Méditerranée. Intégrée à la Nationale 7 dès 1904, la Corniche d'Or contribue largement au développement touristique de la Côte d'Azur et à l'essor de villages alors peu fréquentés, comme Théoule-sur-Mer. Entre les deux guerres, elle fut élargie pour répondre à l'accroissement du trafic mais, en 1937, la circulation étant devenue trop importante, la Nationale 7 reprit son itinéraire initial par l'Estérel et la route de la corniche devint la N983.
Au fil des décennies, ce ruban d'asphalte serpentant au-dessus de la mer constitua également un décor de cinéma prisé, accueillant notamment des scènes d'Atoll K, du Corniaud, du Clan des Siciliens ou plus récemment de L'Arnacœur.
Un monument éminemment symbolique
Abel Ballif s'est éteint à Théoule-sur-Mer en 1934, à l'âge de 88 ans. C'est cinq années plus tard qu'un mémorial est érigé en son honneur en surplomb de la route qu'il a imaginée. Réalisé par le sculpteur Antoine Sartorio et l'architecte Antoine Tournon. Deux figures féminines allégoriques y symbolisent le tourisme. L'une tient un édifice patrimonial, l'autre une automobile. Sous elles apparaissent un cycliste, aujourd'hui presque effacé, un voilier, un avion et un dernier symbole semblant n'avoir survécu dans aucune archive. Tous rappellent cependant des moyens de transport que le Touring Club de France encourageait. Derrière cet hommage, ce mémorial célèbre l'idée qu'un paysage exceptionnel mérite d'être partagé. Et plus de cent vingt ans après son inauguration, la Corniche d'Or continue d'émerveiller visiteurs et indigènes.



