Dans une tribune récente, l'ancien Premier ministre Édouard Philippe a invoqué la figure de Marc Bloch, historien et résistant mort pour la France, pour légitimer son propre parcours politique. Cette instrumentalisation suscite l'étonnement et la critique, tant elle semble éloignée de la pensée et de l'engagement de Bloch.
Un hommage sélectif
Édouard Philippe, dans un texte publié sur son site, rend hommage à Marc Bloch en le présentant comme un modèle de lucidité et de courage face à l'adversité. Il s'appuie notamment sur la célèbre phrase de Bloch : "Il n'y a de vérité que dans la nuance." Pourtant, cet hommage est perçu comme une récupération politique, car Philippe omet les aspects les plus radicaux de l'engagement de Bloch.
Marc Bloch, cofondateur des Annales d'histoire économique et sociale, a été un intellectuel engagé, résistant dès 1940, et fusillé par les nazis en 1944. Son œuvre et son action sont marquées par un refus des compromissions et une défense intransigeante des valeurs républicaines. Or, Édouard Philippe, qui a été le Premier ministre d'Emmanuel Macron de 2017 à 2020, a mené une politique libérale et parfois répressive, que certains jugent en contradiction avec l'héritage de Bloch.
Un usage politique contesté
Plusieurs historiens et intellectuels ont dénoncé cette appropriation. L'historien Patrick Boucheron, dans une interview au Monde, estime que "Marc Bloch n'est pas un penseur consensuel, mais un homme de combat. Le réduire à une figure de la nuance, c'est le trahir." De même, le collectif "Les Amis de Marc Bloch" a publié un communiqué rappelant que "Bloch s'est engagé contre le nazisme et pour la justice sociale, et non pour une politique de l'offre et de la rigueur budgétaire."
Édouard Philippe, de son côté, se défend de toute instrumentalisation. Il affirme que son admiration pour Bloch est sincère et qu'il a toujours cherché à s'inspirer de sa méthode historique, fondée sur l'analyse rigoureuse des faits. Mais ses détracteurs lui reprochent de faire l'impasse sur les positions politiques de Bloch, notamment son socialisme et son antifascisme.
Un débat sur la mémoire
Cette controverse s'inscrit dans un débat plus large sur l'usage politique de la mémoire des résistants. De nombreux intellectuels s'inquiètent d'une "déshistoricisation" de figures comme Marc Bloch, Jean Moulin ou Lucie Aubrac, qui seraient utilisées pour cautionner des politiques éloignées de leurs idéaux. "La Résistance n'était pas un mouvement consensuel, mais un combat politique précis contre le fascisme et pour une certaine idée de la République", rappelle l'historienne Claire Andrieu.
Pour l'instant, Édouard Philippe ne semble pas avoir l'intention de retirer son hommage. Mais cette polémique illustre les tensions autour de la mémoire collective et de son exploitation dans le débat public. Marc Bloch, qui écrivait que "le passé est par définition un donné que rien ne modifiera plus", aurait sans doute été le premier à s'étonner de l'usage que l'on fait de son nom aujourd'hui.



