Le domaine de la Tour, propriété centenaire de 160 ans, est longtemps resté un secret bien gardé au cœur de Montpellier. Presque invisible depuis la route, il s'ouvre désormais au grand public grâce à l'arrivée du tramway. « Bienvenue à la campagne », lance avec malice Bruno Mazeroles, sixième génération à la tête du domaine, en ouvrant l'imposant portail. Autour de la bâtisse historique, la ville a pourtant gagné du terrain : ensembles résidentiels, centre commercial et rails de la ligne 5 de tramway cernent le lieu. Symbole de cette évolution, la station Estanove a été construite en partie sur l'ancien jardin potager, transportant le domaine vers une nouvelle ère.
Une histoire viticole et artistique
En 1845, alors que Montpellier n'est encore qu'une grande ville en devenir entourée de faubourgs et de vignes, M. Durand, négociant en vin et artiste peintre, lance la construction de la vaste propriété. Sur 17 hectares de vignoble, il érige une demeure avec dépendances agricoles, un jardin à la française orné de statues, de bassins, d'une grotte artificielle en rocaille et d'une serre tropicale. Mais l'élément le plus marquant est une tour de vingt mètres de haut, qui donne son nom au lieu et intrigue encore les voisins.
« Quand elle voit le jour en 1864, c'est pour accueillir un cabinet de curiosité. Mais surtout pour réaliser le rêve du fondateur : avoir depuis son sommet une vue exceptionnelle des coteaux jusqu'à la mer ! », explique Bruno Mazeroles. « Aujourd'hui encore, certains riverains se décident parfois à venir sonner au portail pour nous questionner sur cette construction qu'ils devinent à travers les arbres depuis leur balcon, sans jamais avoir entendu parler du domaine. »
Un témoin du temps qui passe
Le domaine traverse les époques : Second Empire, retour de la République, deux guerres mondiales. Le lustre d'antan s'étiole, les vignes se réduisent à mesure que la ville s'étend, mais la bâtisse et ses propriétaires tiennent bon. « Au début du XXe siècle, le domaine est devenu une maison de campagne pour mes arrières grands-parents. Mon aïeul, Joseph, venait depuis la Grand'rue à bord de l'une des premières automobiles de Montpellier, une Delage qui suscitait l'inquiétude et recevait quelques cailloux quand elle traversait le faubourg Figuerolles. Il n'y avait alors que des chemins de terre... Petite, ma grand-mère a connu la tour en ruine. Elle l'appelait la tour aux chouettes ! »
En 1971, un immense ensemble de dix immeubles, la résidence des Collines d'Estanove, est construit sur les terres agricoles. La vente des parcelles permet de sauver la tour et la serre tropicale, à l'abandon depuis les années 1930, et de doter la maison de maître du confort moderne. Cinquante ans plus tard, la même logique guide les Mazeroles pour construire l'avenir de l'héritage familial. L'arrivée du tramway contraint le portail Napoléon III à un recul d'une dizaine de mètres, mais permet du même coup la rénovation du domaine et son ouverture au public.
Ouverture au public et nouveaux projets
Depuis 2024, 160 ans après sa création, le domaine de la Tour propose des locations touristiques (la tour transformée en appartement de prestige), des mariages, des événements d'entreprise, ainsi que des rendez-vous culturels et gourmands. La propriété familiale reste habitée par trois générations de Mazeroles : Jean-Pierre et Monique, les parents, deux de leurs fils et l'une de leurs petites-filles. « Le meilleur moyen de le préserver, c'est de l'ouvrir et le rendre indépendant financièrement pour permettre son entretien et sa rénovation, et continuer de vivre ici », explique Bruno Mazeroles, âgé de 44 ans, qui a renoncé à une carrière d'officier sapeur-pompier pour se consacrer au domaine avec ses frères.
Le prochain projet est de redonner vie à l'ancienne cave viticole, l'une des dernières de la ville restée « dans son jus », pour la transformer en salle de réception. « Je suis admiratif. Quand je vois le domaine revivre, j'en ai les larmes aux yeux », confie son père Jean-Pierre. « Mais il y a du boulot ! Il y a un siècle, il y avait 10 jardiniers. Désormais, on fait tout nous-même ! »



