Un abri antiatomique pour sauver les grands crus du Médoc
En avril 1982, en pleine guerre froide, une initiative pour le moins insolite voit le jour dans le Médoc : le château Siran, situé à Labarde, fait construire un bunker antiatomique destiné à protéger pas moins de 55 000 bouteilles de grands vins. Cette démarche, orchestrée par le propriétaire Alain Miailhe, témoigne des craintes de l'époque face aux risques nucléaires et sismiques.
Une cave souterraine blindée pour les millésimes précieux
Le projet se concrétise par la création d'un chai souterrain de 200 m², équipé d'une porte blindée conçue en Suisse, capable de résister à un million de radiations. Près de 60 000 bouteilles de grands millésimes y trouvent refuge, avec une devise gravée près de la serrure : « Plutôt rouges que mortes ». Alain Miailhe, décrit comme un homme prudent et cultivé, justifie cette construction par une série d'événements, dont les accidents d'avions DC-10, le démarrage de la centrale nucléaire de Braud-et-Saint-Louis, et l'incident de Three Mile Island aux États-Unis en 1979.
Dans un article intitulé « Psychose nucléaire : un bunker pour du vin », publié le 14 avril 1982, le journal Sud Ouest relate cette histoire avec une pointe de moquerie, tout en soulignant les inquiétudes légitimes de l'époque. Le contexte géopolitique, marqué par la guerre froide et la dissuasion nucléaire entre les États-Unis et l'Union soviétique, rendait de tels abris courants dans plusieurs pays, comme la Suisse ou l'Allemagne.
Des précautions extrêmes face aux risques multiples
Alain Miailhe ne laisse rien au hasard : il fait appel à un spécialiste des radiations, le professeur Rinzo Medeot, pour évaluer les effets potentiels d'une fusée SS-20 soviétique sur la centrale de Braud-et-Saint-Louis. Le bunker est également conçu pour résister à des séismes de magnitude 7,5 sur l'échelle de Richter. Bien que des doutes subsistent sur son efficacité totale, cette construction reflète une défiance croissante envers la sécurité nucléaire.
Au fil des ans, l'abri antiatomique se transforme en un lieu idéal pour l'élevage du vin, offrant une température fraîche, une protection contre la lumière et même contre les cambrioleurs. Aujourd'hui, le château Siran, dirigé par le fils d'Alain, Édouard Miailhe, poursuit cette tradition tout en s'engageant dans une démarche environnementale avec une labellisation « Haute valeur environnementale » en cours.
Un héritage précurseur et toujours d'actualité
L'histoire donne raison à Alain Miailhe : en 1986, il baptise son bunker « Tchernobyl » après la catastrophe nucléaire en Ukraine, et en 2011, l'accident de Fukushima rappelle que les meilleurs ingénieurs ne peuvent prévenir tous les risques. Récemment, en mars 2019, un séisme de magnitude 4,9 près de la centrale du Blayais a relancé les interrogations sur la résistance des installations nucléaires, comme le souligne Sud Ouest.
Cette initiative du château Siran a inspiré d'autres professionnels : à Hong Kong, des caves privées utilisent d'anciens bunkers pour protéger des grands crus, et à Bordeaux, les Chais du Port de la Lune élèvent des vins dans un blockhaus de la Seconde Guerre mondiale depuis 2018. Ainsi, Alain Miailhe apparaît comme un précurseur, anticipant des préoccupations toujours présentes aujourd'hui.



