La Bibliothèque Nubar : un sanctuaire arménien au cœur de Paris
Boris Adjemian, auteur de La Bibliothèque et le survivant, qualifie avec justesse cette institution de «Une Arménie de papier». Installée depuis 1927 square Alboni, à deux pas du métro Passy, la bibliothèque porte le nom de Nubar en hommage à son fondateur philanthrope, Boghos Nubar, pacha de l'Union générale arménienne de bienfaisance (Ugab) fondée au Caire en 1906.
Un trésor patrimonial unique
Les chiffres donnent le vertige : 45 000 livres, 1 500 titres de presse, 800 000 documents et 12 000 photographies constituent ce fonds exceptionnel. Aram Andonian, premier directeur et véritable âme des lieux jusqu'à sa mort en 1951, parlait de «sanctuaire» et de «couvent». Il vécut en moine-bibliothécaire au milieu de ses «reliques», créant un espace unique où l'on entre sur la pointe des pieds.
Mémoire d'un monde disparu
Sauvés du génocide perpétré par le gouvernement jeune-turc, ces fonds incarnent un monde d'avant 1915, une culture qui n'existe plus ni en Turquie ni même en Arménie contemporaine. Arrachées à la dispersion, expédiées par des survivants éparpillés sur la planète, ces archives multiples ont convergé vers cet immeuble édifié par un architecte arménien au début des années 1920.
«On nous envoie encore, des quatre coins du monde, un exemplaire de tout ce qui s'écrit sur l'Arménie», précise Boris Adjemian, actuel directeur de la bibliothèque. Près des rayonnages, un salon décoré de portraits révèle des figures tutélaires. Tous les intellectuels arméniens exilés en France ont bu le café en ces murs.
Aram Andonian : du survivant au gardien de mémoire
Dans un angle, Adjemian désigne une canne symbolique : «Elle représente la survie d'Andonian». Comme beaucoup de personnalités listées par le ministère de l'Intérieur ottoman, Aram Andonian, journaliste influent de Constantinople, fut arrêté le 24 avril 1915. Sur la route de la déportation, une chute de charrette lui brisa la jambe. Alors que la plupart de ses camarades étaient massacrés, il fut soigné dans un hôpital d'où il sortit avec une claudication définitive et cette canne devenue emblématique.
Déporté vers le camp de Meskéné en Syrie où 500 internés mouraient quotidiennement du typhus, Andonian échappa finalement à l'enfer. Il rédigea En ces jours sombres, l'un des premiers écrits sur le génocide, documentant méthodiquement les témoignages de survivants à Alep, plaque tournante des déportations.
Naissance d'une institution mémorielle
Arrivé à Paris en 1919, Andonian publia les fameux «documents Andonian» en 1920 - des télégrammes de Talaat Pacha prouvant l'intentionnalité hiérarchique des massacres. La bibliothèque naquit de la convergence de plusieurs volontés : celle de Boghos Nubar, diplomate et philanthrope représentant d'un «peuple de l'écrit», et celle d'Andonian qui rédigea un mémoire de 80 pages pour sa création.
À l'été 1927, 56 caisses de livres débarquèrent dans l'immeuble parisien où l'Ugab avait ses bureaux. Andonian transforma ce lieu en «espace sacré», à la croisée de plusieurs mouvements : la nécessité de prouver les massacres, la sauvegarde d'une culture engloutie, et le développement des bibliothèques de diaspora à Paris.
Un héritage préservé contre vents et marées
Boris Adjemian, successeur d'Andonian depuis treize ans, découvrit le journal tenu par son prédécesseur à partir de 1941. Ce document exceptionnel révèle comment Andonian s'opposa au pillage nazi orchestré à partir du printemps 1941. Durant la nuit, couvert de poussière, il transférait les documents les plus précieux dans sa cave, remplaçant les reliques par des ouvrages sans valeur.
Malgré ses efforts, 1 300 livres furent expédiés en Allemagne, certains se trouvant encore à Minsk aujourd'hui. Après 1945, Andonian fut l'un des premiers Arméniens à relire les massacres de 1915 à la lumière du génocide des Juifs défini par Raphael Lemkin, contribuant ainsi à la qualification de «génocide des Arméniens» bien avant le cinquantenaire de 1965.
La Bibliothèque Nubar demeure ainsi un sanctuaire vivant, où chaque document raconte l'histoire d'une culture préservée contre l'oubli, portant la mémoire d'un peuple à travers ses écrits, ses photographies et ses témoignages irremplaçables.



