Alors que la France suffoque en ce mois de juin sous l'effet de la canicule, un des monologues les plus marquants de l'histoire des séries est revenu dans les discussions de la rédaction de 20 Minutes. La diatribe cinglante de Muriel Lyons, la matriarche d'une famille de Manchester, dans le dernier épisode de Years and Years : « On peut rester assis là toute la journée à blâmer les autres. On blâme l'économie. On blâme l'Europe. L'opposition. La météo. Et puis on blâme ces vastes et inexorables marées de l'Histoire, comme si elles échappaient à tout contrôle, comme si on était si impuissants, si petits, si insignifiants… mais c'est quand même notre faute. » Sept ans après sa diffusion, ses mots n'ont jamais semblé aussi justes.
Une série visionnaire devenue miroir de notre époque
En 2019, quand Canal+ diffusait la série en France, on en avait débattu tout l'été. On s'était promis d'arrêter d'acheter des tee-shirts à bas prix – ceux que Muriel épingle comme le symbole de notre lâcheté collective. On espérait changer nos vies. Rien n'a changé. Et revoir Years and Years en 2026, c'est éprouver quelque chose qui ressemble à de la honte. Russell T. Davies nous avait prévenus et on n'a finalement rien fait.
Russell T. Davies, le prophète malgré lui
Russell T. Davies, maintes fois récompensé aux BAFTA (Doctor Who, Queer as Folk, It's a Sin), a toujours revendiqué un regard ancré dans le réel plutôt que dans la science-fiction spéculative. Years and Years suit sur quinze ans la famille Lyons de Manchester, tandis que le monde bascule progressivement : instabilité politique, effondrements économiques, révolutions technologiques. En toile de fond, l'ascension d'une femme d'affaires devenue politicienne populiste, Vivienne Rook, campée avec jubilation par Emma Thompson. Russell T. Davies ne cherchait pas à inventer un futur, il extrapolait notre présent. Relue en 2026, l'œuvre est glaçante de vérité.
La guerre annoncée entre la Russie et l'Ukraine
Dès les premiers épisodes, Daniel Lyons tombe amoureux de Viktor, un jeune Ukrainien contraint à l'exil après que la Russie a étendu son emprise sur son pays, y généralisant une répression brutale des minorités. En 2019, une guerre sur le sol européen semblait appartenir à une dystopie lointaine. La trajectoire de Viktor – traqué, ballotté entre des politiques migratoires hostiles, risquant l'expulsion à tout moment – relevait de la fiction. À l'ère des raids de l'ICE de Donald Trump et de l'adoption par les eurodéputés ce 17 juin du règlement dit de « retour » prévoyant des expulsions massives et des durées d'enfermement pouvant atteindre trente mois, c'est du concret.
Vivienne Rook, préfiguration de la bascule populiste
Le personnage de Vivienne Rook, avec ses saillies choquantes et sa posture de femme qui « dit tout haut ce que les autres pensent tout bas », est une construction politique que Russell T. Davies avait parfaitement identifiée avant qu'elle ne prolifère. Le monde a depuis produit ses propres variantes : Donald Trump aux États-Unis, Marine Le Pen et Jordan Bardella en France, Giorgia Meloni en Italie, Santiago Abascal en Espagne, Javier Milei en Argentine, et bien d'autres.
La canicule et les réfugiés climatiques, déjà là
Edith Lyons, militante infatigable de la famille, assiste dans la série à la multiplication des déplacements de populations fuyant non plus des guerres mais le dérèglement climatique. Ces réfugiés climatiques, que la série traitait comme une hypothèse de futur proche, sont désormais une réalité documentée. Regarder Years and Years en transpirant chez soi en ce mois de juin 2026 n'a plus rien d'une coïncidence.
L'IA et les deepfakes comme armes
La jeune Bethany Lyons s'enfuit clandestinement pour se faire implanter des technologies dans le corps et fusionner avec le numérique, tandis que la série montre des vidéos politiques truquées manipuler l'opinion – des deepfakes avant l'heure. Cette intuition s'est pleinement réalisée, de la fausse vidéo de capitulation de Volodymyr Zelensky aux campagnes de désinformation par intelligence artificielle qui émaillent chaque scrutin depuis.
« C'est quand même notre faute »
Ce qui distingue Years and Years d'un simple exercice d'anticipation, c'est sa dimension morale. Muriel ne demande pas qui est responsable – elle le dit : nous tous. Parce qu'on a préféré acheter le tee-shirt à bas prix sans se demander qui l'avait fabriqué et comment. En 2019, la série créait du débat et des bonnes résolutions. En 2026, elle crée surtout le sentiment qu'il faut réagir vite. Accessible désormais seulement en VOD sur plusieurs plateformes – Canal VOD, Orange, PremiereMax – revoir Years and Years est probablement le meilleur investissement de cet été avant de découvrir TIP TOE le 13 août sur Max, une nouvelle œuvre percutante signée Russell T. Davies sur la résurgence des préjugés et la radicalisation des opinions.



