Même si son nom ne vous dit rien, que vous êtes passé à côté de sa carrière de mannequin (pour une marque de baskets très tendance ou encore une ligne de bijoux) et que vous n’êtes pas l’un des 225 000 abonnés à son compte Instagram, vous avez déjà vu Jakub Jozef Orlinski. Par exemple le soir de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, en juillet 2024. C’était lui, en culotte bouffante et justaucorps, sur une barge flottant sur la Seine, qui alliait démonstration de breakdance et interprétation virtuose d’un air de Rameau. Et c’était encore lui au gala des pièces jaunes de janvier dernier, qui ponctuait de vocalises angéliques le titre I Smoked Away My Brain du rappeur ASAP Rocky devant le public en folie de Paris La Défense Arena.
Ces temps-ci, le trentenaire, natif de Varsovie (Pologne), fréquente des salles de concert nettement plus classiques – le Théâtre du Capitole à Toulouse, l’Opéra national de Bordeaux ou encore la Philharmonie de Paris. Il remplit les salles avec son récital inspiré d’un nouveau disque, If music… (Warner Classics), qui réunit des airs de Purcell et d’Haendel. Le programme comporte quelques tubes baroques (comme le célèbre Ombra mai fu d’Haendel) et paraît très sage sur le papier, sauf que l’accompagnement par Michal Biel au piano vient donner à l’ensemble une sensibilité toute moderne.
Pourquoi interpréter de la musique baroque avec du piano classique ? Prendriez-vous un malin plaisir à énerver les puristes ?
Jakub Jozef Orlinski : Disons que ça ne m’effraie pas. J’ai déjà chanté de la musique baroque devant un public fan de hip-hop, j’ai aussi rappé dans un album classique… J’ai l’habitude de froisser certaines personnes. Ce qui me fait peur, c’est la tiédeur, pas les réactions tranchées. En tout cas, j’ai envie de faire entendre cette musique avec une oreille neuve, et, pour ça, rien de mieux que de varier les paramètres. Le piano offre des possibilités que le clavecin n’a pas : un dynamisme du son, le jeu avec les pédales, le fait d’ouvrir ou non son Steinway, autant d’éléments qui permettent d’apporter des nuances très différentes à ces airs de Haendel ou de Purcell. En concert, je vois que les gens sont bluffés par ce que fait mon complice pianiste, Michal Biel, et ça me rend heureux.
Comment restituer au mieux les émotions que la musique suscite en moi ? Je pars toujours de cette interrogation-là.
Quelles limites fixez-vous à l’expérimentation ?
La limite, c’est la musique elle-même qui l’impose. Pour moi, l’une des grandes beautés du baroque, c’est le concept d’ornementation : les compositeurs comme Haendel ont prévu, intégré d’avance, l’idée que l’interprète allait ajouter des choses, broder en quelque sorte. Je profite de cette liberté. Lorsque j’étais étudiant, j’étais obsédé par le fait d’ajouter de la couleur, des embellissements, j’en rajoutais jusqu’à l’excès, ça miroitait de tous les côtés, on se serait cru au carnaval de Rio ! En réalité, il ne s’agit pas d’ajouter des bizarreries juste pour le plaisir. Nos outils, à Michal et à moi, ce sont le piano et ma voix, une voix de contre-ténor. À partir de là, comment restituer, le mieux possible, les émotions que la musique suscite en nous ? On part toujours de cette interrogation-là. Quand je reviens à l’interprétation d’œuvres baroques avec l’orchestre Il Pomo d’Oro par exemple (un ensemble d’instruments d’époque), le fait de m’être écarté un temps de la voie traditionnelle apporte quelque chose, comme une saveur nouvelle.
Ressentez-vous, comme à vos débuts, le besoin d’expliquer le registre aigu de votre voix ?
La vérité, c’est que tout le monde a l’habitude des voix d’homme qui montent dans les aigus. Prenez Justin Bieber ou Justin Timberlake ! Ce genre de voix a toujours plu.
Ces derniers temps, les metteurs en scène vous ont demandé de chanter en faisant un numéro d’équilibriste à vélo (au Festival de Glyndebourne, en Angleterre) ou une démonstration de breakdance (au Théâtre des Champs-Élysées, à Paris). Comment affrontez-vous ces défis ?
Pas évident de gérer son souffle, quand on doit chanter et faire des figures acrobatiques. Pour le spectacle d’ouverture des JO de Paris, le battle (confrontation entre deux artistes) qu’on a fait sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées, dans L’Olimpiade de Vivaldi, m’a servi de préparation ! Et l’adrénaline m’a donné un petit coup de pouce. Les metteurs en scène savent que j’ai cette fibre sportive – j’étais skateboarder avant même de faire de la breakdance –, alors ils en profitent. Je ne peux pas leur en vouloir.
Comment expliquer le succès toujours renouvelé de la musique baroque ?
Depuis que j’ai commencé ma carrière internationale, en 2014, je me dis : « Est-ce possible que ça continue comme ça ? que les gens continuent à aimer cette musique d’il y a si longtemps, à se laisser bouleverser par le génie de Purcell ou d’Haendel ? » Et oui, c’est possible, car, au fond, le public est comme moi. Je ressens un tel appétit pour cet art, pour la découverte de partitions oubliées, pour le travail sur des œuvres plus connues. Et les gens ont cette même curiosité. Presque encore plus maintenant que quand j’ai commencé. Peut-être à cause du contexte géopolitique.
La musique serait une échappatoire ?
Pas seulement ! C’est vrai en partie, car nous avons tous besoin d’un endroit où nous pouvons fermer la porte et oublier ce qui se passe à l’extérieur, en nous abandonnant à la beauté de la musique. Mais il y a aussi, lorsqu’on assiste à un concert, la possibilité de laisser la musique évoquer en soi des souvenirs douloureux, des choses auxquelles on ne peut vraiment penser que dans la solitude, déconnecté de son téléphone et de son ordinateur. Une solitude chaleureuse, entourée de tous ces gens qui vivent aussi quelque chose de fort. Et dans cette ère de l’intelligence artificielle, il faut vraiment redécouvrir ce que c’est que l’artisanat, ce qu’on sait faire avec nos mains, notre corps, notre voix. La vraie beauté vient de là.
Album If music…, Warner Classics, 18 euros.
Récital If music…, Jakub Jozef Orlinski et Michal Biel (au piano), à l’Opéra national de Bordeaux le 25 avril, aux Greniers Saint-Jean d’Angers le 15 mai, à la Philharmonie de Paris le 19 mai.



