Polémique CNews : Le délabrement intellectuel du débat public sur la nature humaine
Polémique CNews : Le délabrement du débat sur la nature humaine

Polémique CNews : Le spectacle de l'indignation face au vide intellectuel

Grands singes, hiérarchie tribale, ambiance de la brousse – quelques mots prononcés sur CNews ont suffi à déclencher la mécanique bien huilée de l'indignation française. Depuis plus d'une semaine, le paysage médiatique et politique s'agite dans une traque aux sous-entendus, convoquant pêle-mêle le racisme, la République, l'Arcom, et organisant des manifestations comme on manipulerait les accessoires usés d'un vieux théâtre de l'effroi. Cette polémique de plus apparaît comme quasi insignifiante, si ce n'est pour ce qu'elle révèle de l'état de délabrement intellectuel d'un champ politico-médiatique incapable de penser ce qu'il prétend condamner.

Un débat absent derrière le bruit des polémiques

Le problème fondamental ne réside pas dans le fait qu'un psychologue – Jean Doridot – ou qu'un philosophe – Michel Onfray – aient manipulé quelques éléments de biologie comportementale pour les appliquer à Bally Bagayoko, le nouveau maire LFI de Saint-Denis. La véritable difficulté est que personne ne semble plus capable de distinguer clairement entre essentialisation raciale, vulgarisation spécieuse, description scientifique et pur contresens. Tout se mélange dans un nuage de réflexes pavloviens, où les uns parlent peut-être trop vite, mais où les autres exorcisent encore plus hâtivement, chacun se donnant la douce et chaude satisfaction d'avoir participé au « débat ». Sauf qu'en réalité, il n'y a plus de débat véritable. Au mieux, on se divertit avec un système d'alertes et de signaux moraux, des paniques convenues et des ignorances qui s'affrontent comme on se battrait dans des sables mouvants.

Il est crucial de comprendre : l'objectif n'est pas de blanchir des propos logiquement confus – que celui qui a réussi à transformer la télévision en espace de pensée m'envoie sa méthode miracle – ni de nier qu'un malentendu puisse véhiculer des imaginaires humiliants. L'ambition est plutôt d'arpenter le désert intellectuel dans lequel ces propos ont été tenus et reçus, pour en saisir les contours et les conséquences.

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Le scandale de l'inculture scientifique généralisée

Car, s'il existe un « scandale » dans cette affaire, il ne réside pas dans le fait qu'on puisse faire du bruit avec sa bouche en s'installant sur un plateau pour du commentaire en roue libre, mais plutôt qu'après plus d'un siècle et demi de travaux sur l'évolution des comportements humains, nous ne disposions pas de la culture scientifique minimale permettant de distinguer une imbécillité de comptoir d'un cadre sérieux de compréhension. Et que nous en soyons encore à confondre le rappel de l'existence d'une nature humaine avec sa célébration politique ; à croire qu'expliquer revient à justifier ; à penser qu'inscrire l'homme dans le vivant équivaudrait à le rabaisser ou à l'avilir.

L'homme hors nature : une fiction tenace et coûteuse

Voilà ce que cette « séquence » révèle de « nous » : pas tant le retour de vieux démons que la longue et lourde persistance d'un âge préscientifique dans notre manière de nous appréhender, individuellement et collectivement. Quand la biologie n'est tolérée qu'à bonne distance – uniquement chez les autres espèces – et la culture fixée à l'humain comme un titre de noblesse métaphysique. Quand on flaire la barbarie dans toute tentative de penser leur continuité – Darwin et sa fameuse différence de degré, pas de nature.

Comme si l'utilité épistémique du naturaliste et de ses héritiers se limitait aux pinsons, insectes, mammifères sociaux… À tout l'arbre du vivant de haut en bas, sauf nous. Comme si l'être humain avait gagné, on ne sait de quelle juridiction supérieure, l'extravagant privilège d'échapper aux lois qui l'ont pourtant façonné jusqu'à la moelle. Cette fiction est très flatteuse, très tenace et aussi très coûteuse sur le plan intellectuel et social.

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Le prix de l'ignorance et de la mise à distance

Que de temps perdu et, par définition, irrattrapable. Des décennies à ignorer, caricaturer, parfois même fasciser l'apport des sciences évolutionnaires à la compréhension des comportements humains, qui auront vu le meilleur du génie moderne être traité non comme une ressource pour penser mieux, mais comme une menace à neutraliser. Pas de discussion, d'examen, de réfutation, mais seulement une mise à distance – comme si le simple fait de poser ces questions méritait, et sur-le-champ, un rappel à l'ordre moral.

Le plus profondément déprimant dans cette histoire, c'est que cette quarantaine intellectuelle n'a pas produit plus d'intelligence, tout au contraire. Car, à force de tirer un cordon sanitaire entre la biologie comportementale et l'opinion publique, sans circulation des savoirs, on ne peut que laisser le terrain libre à des caricatures et aux simulacres. À se boucher les yeux, le nez et les oreilles devant la complexité, fatalement, on a favorisé le bas du front. Splendide résultat de ceux qui bannissent la science et pleurent de voir ses déchets occuper l'antenne, illustrant ainsi un cercle vicieux où l'absence de débat nourrit l'ignorance, qui elle-même empêche tout dialogue constructif.