Henri Teissier, l'ancien libraire de la librairie Teissier à Nîmes, est mort à l'âge de 93 ans. Il avait repris dans les années 1960, avec son épouse Claudine, le commerce créé par son père avant la Première Guerre mondiale. Depuis 1999, ses neveux Vincent et Pierre-Jean Teissier ont repris la librairie, conservant l'identité littéraire qu'il avait insufflée aux lieux.
Un hommage unanime des lecteurs et des proches
Ce mardi, de nombreux lecteurs sont venus saluer les libraires, présentant leurs condoléances et partageant des anecdotes. Vincent Teissier se souvient de « son appétence pour la vie, y compris à un âge très avancé. Il avait toujours un regard curieux, une fraîcheur d'esprit. Il était resté jeune dans sa tête jusqu'à nos dernières conversations ».
Henri Teissier avait été très satisfait que le commerce reste dans la famille après sa retraite. « Avec beaucoup d'élégance, ils nous ont beaucoup parlé avant puis ils ne sont pas venus pendant un certain temps, se disant : maintenant, c'est à vous, si on vient, on va vous gêner », raconte son neveu.
Un libraire passionné et un personnage attachant
« C'était un personnage, qui adorait le contact avec les gens. Claudine lui apportait un peu de rigueur. Elle raconte que quand elle l'a connu, il avait un carton plein de courriers qui n'étaient pas ouverts. Il passait allégrement sur les petites contraintes. Surtout, c'était un excellent libraire qui lisait beaucoup », poursuit Vincent Teissier. Il conserve dans les rayonnages le livre fétiche d'Henri Teissier, « Cabinet Portrait » de Jean-Luc Bénoziglio, qu'il conseillait à tous ses clients.
Daniel-Jean Valade, ancien adjoint à la culture, a commencé à fréquenter la librairie dès l'adolescence. Il se souvient de l'atmosphère de salon littéraire, comparable au lieu créé par Adrienne Monnier à Paris dans les années 1920. « La boutique était impressionnante, c'était un temple », dit-il. Il venait pour acheter mais aussi pour échanger, croisant les écrivains Jean Carrière ou Christian Liger, et découvrant les publications de Gallimard, maison avec laquelle Henri Teissier était très lié.
Des témoignages d'écrivains et d'artistes
L'écrivain Serge Velay a bien connu Henri Teissier. « Regard on ne peut plus malicieux, désinvolture apparente et verbe enchanteur. Généreux pourvoyeur d’anecdotes et insatiable improvisateur d’histoires à dormir debout, il cultivait avec grâce cet art subtil qui consiste à rehausser la vérité d’une variété supérieure de mensonge. Un libraire qui prétendait ne plus lire depuis longtemps, et dont le chien répondait au nom de Malraux ne pouvait pas laisser indifférent », se souvient-il. « On ne tardait pas à comprendre que sous son air de ne pas y toucher, sa science fort singulière de la littérature valait bien celle de nos professeurs. Comme nombre de jeunes lycéens nîmois, épris de littérature et désargentés, c’est chez Henri que j’ai aussi appris à lire. Le bougre connaissait bien son monde, les préférences de chacun, ses enthousiasmes et ses aversions. En sorte qu’entre le prescripteur éclairé et le liseur compulsif, les liens de confiance se doublaient bientôt de liens d’amitié. Je crois que j’ai un livre pour toi ! J’ai conservé, tel un talisman, l’exemplaire à couverture aubergine de “L’Aveuglette” de Jean Paulhan, qu’il m’a offert. Je venais d’entrer par la grande porte dans la vraie littérature. C’est peu de dire que la librairie Teissier est peuplée de fantômes d’encre et de papier ! Nul doute qu’ils feront bon accueil au passeur de littérature, barbu et rigolard, qui les a rejoints. »
Un hommage du dessinateur Eddie Pons
Le dessinateur de presse Eddie Pons a partagé un bel hommage sur les réseaux sociaux : « Henri Teissier n'avait aucune pitié. Il avait beau te voir arriver à la librairie en milieu d'après-midi, sous le cagnard, la démarche peu assurée, la tête dans le derrière, pour y signer ton bouquin, invariablement il te posait la question : "Alors Eddie, comment c'était hier soir au 9 ?" Le regard espiègle, un joli sourire sous sa barbe... Je comprenais d'autant moins son insistance qu'il y était lui aussi, la veille, au 9 ! Et jusqu'à pas d'heure... Puis, hilare, entouré de ses copains, au premier rang desquels Grenouille, il t'amenait dans l'arrière-salle, un étroit réduit plein de bouquins et de bouteilles. Pastis, vins, digestifs... De quoi te réconcilier avec la vie. »
Eddie Pons raconte aussi une anecdote : « Une année, je ne sais par quel hasard, nous n'avions pas sorti de livre taurin. Ni les deux Jacques, Durand et Maigne, ni moi, ni personne d'autre... "Qu'à cela ne tienne, la traditionnelle signature de Pentecôte aurait bien lieu. Henri en avait décidé ainsi. "Il y aura de quoi boire !" avait-il cru devoir préciser. Une longue table avait été installée, sur des tréteaux. Dessus trônait une vieille machine à écrire, une feuille vierge engagée dans le chariot. L'événement avait été annoncé par voix de presse. Aux personnes qui s'étonnaient de constater qu'aucun ouvrage n'était présent à la vente, Henri expliquait avec malice qu'il était en cours de réalisation. Nous étions tous attablés, la plupart avec des carnets, d'autres avec des feuilles volantes, le verre à portée de lèvre, faisant mine de réfléchir à ce que nous pourrions bien écrire, ou dessiner, car même le grand Claude Viallat s'était joint à nous et pris au jeu. À nos côtés une guitare sans corde était posée sur une chaise andalouse avec une pancarte que nous avions confectionné ensemble, avec l'ami Bernard dit Acetitunas : prochaine prestation des "Bobos de la foufouna"... qui ne vinrent jamais. Encore un de ces canulars avec lesquels il se délectait. »
« Une grande tristesse m'a envahi lorsque j'ai vu sur un réseau social, tard dans la soirée d'hier (...) la photo de la façade de la librairie Teissier barrée d'un crêpe noir. Ce matin, la boule dans le ventre ne m'a pas quitté », conclut Eddie Pons.



