Un séisme à la tête de Libération
C'est un véritable coup de tonnerre qui a secoué la rédaction de Libération. Dov Alfon, arrivé à la direction du quotidien de gauche à la rentrée 2020, a annoncé son départ. Il a expliqué aux journalistes « avoir désormais besoin de [s]'appartenir, après avoir appartenu à la rédaction pendant six ans ». Une décision personnelle qui ouvre une période de transition cruciale pour le titre.
Une succession immédiatement organisée
Le président de la société propriétaire de Libération, Denis Olivennes, a immédiatement informé les salariés que Nicolas Barré serait proposé pour succéder à Dov Alfon. Ce choix n'est pas anodin : Barré occupe une place stratégique en tant que président de la société Presse indépendante SA, structure propriétaire du journal.
Officiellement, Libération est sanctuarisé par ce montage juridique. Cependant, dans les faits, le quotidien dépend financièrement d'un homme d'affaires : l'entrepreneur et milliardaire d'origine tchèque Daniel Kretinsky. Ce dernier, libéral et européen convaincu, parlant couramment français, n'a jamais caché son attrait pour les idées du centre de l'arc politique.
Un possible recentrage éditorial
La proposition de Nicolas Barré semble indiquer une volonté de recentrage de la ligne éditoriale. Un choix qui pourrait rencontrer des résistances en interne, tant le journal est traversé par ses propres courants. Ces derniers mois, Libération apparaît plus que jamais tiraillé par une fracture interne, opposant une gauche proche de La France insoumise à une tradition plus sociale-démocrate, fidèle au Parti socialiste.
Ces tensions se doublent d'un conflit de générations entre des plumes historiques et de jeunes recrues plus militantes. Le récent conflit autour du journaliste Jean Quatremer a cristallisé ces divisions, certains souhaitant son départ comme l'a rapporté Le Point.
Un changement de cycle sous tension
Derrière le départ de Dov Alfon, présenté comme personnel, se joue une nouvelle étape pour Libération. Un changement de cycle, comme l'a lui-même formulé l'intéressé. Mais aussi, plus discrètement, un possible rééquilibrage des forces en présence.
Depuis plusieurs mois, la direction du journal est prise entre deux feux. D'un côté, une rédaction attachée à une identité politique affirmée. De l'autre, un actionnaire créancier de plus en plus présent. En 2020, Denis Olivennes déclarait sans ambiguïté : « Libé est et restera un quotidien de gauche. Mais cet engagement politique n'empêche pas que cela soit un quotidien sérieux sur le plan journalistique. »
Une promesse mise à l'épreuve
Six ans plus tard, cette promesse reste officiellement intacte. Mais la réalité, notamment économique, s'est complexifiée. Car Libération reste fragile. Sous Dov Alfon, la diffusion a certes bondi à 117 000 exemplaires France payés en 2024, soit une augmentation de 6,5 % selon l'Alliance pour les chiffres de la presse et des médias. Les abonnements numériques ont grimpé à environ 110 000 abonnés.
Pourtant, l'équation économique demeure irrésolue. Le journal continue de perdre de l'argent. En 2024, les pertes frôlaient encore les 13 millions d'euros selon L'Informé. Surtout, Libération vit sous perfusion financière. Depuis 2022, Daniel Kretinsky a prêté des dizaines de millions d'euros, des prêts qu'il faudra rembourser.
En coulisses, la renégociation de la dette est déjà sur la table. L'indépendance éditoriale repose ainsi sur une dépendance financière préoccupante. Daniel Kretinsky a renfloué à quatre reprises le quotidien, la dernière fois en décembre 2025 à hauteur de 17 millions d'euros, pour un montant total d'une soixantaine de millions d'euros.
Le profil controversé de Nicolas Barré
Dans ce contexte tendu, le choix de Nicolas Barré n'est pas neutre. Cet ancien correspondant au Japon a gravi les échelons avant d'être nommé, en 2013, directeur de la rédaction des Échos. Il en sera écarté dix ans plus tard, en 2023, par l'actionnaire Bernard Arnault.
À l'époque, la société des journalistes des Échos s'interrogeait « sur les liens entre ce départ et la publication ces dernières semaines de plusieurs articles qui auraient déplu à l'actionnaire ». Étaient notamment pointés un article évoquant les perquisitions du fisc chez LVMH, la couverture critique de la réforme des retraites, et un article sur le livre d'Erik Orsenna sur Vincent Bolloré.
Un journaliste économique centriste
Passé brièvement par Politico, Nicolas Barré est un journaliste économique reconnu. Mais il n'est pas du tout identifié comme une plume de gauche, ce qui pourrait faire grincer des dents au sein d'une rédaction historiquement attachée à ses marqueurs radicaux.
Si son profil tranche avec celui de ses prédécesseurs, de Serge July à Dov Alfon en passant par Laurent Joffrin, c'est que Nicolas Barré cultive une identité plus centriste. À la fois libéral et social, son positionnement rappelle la sensibilité d'une CFDT époque Nicole Notat ou Laurent Berger, à savoir un réformisme pragmatique, moins engagé politiquement et plus technicien.
Le pari des actionnaires
Pour Denis Olivennes et Daniel Kretinsky, le pari est clair. Il s'agit de miser sur un manager expérimenté capable de poursuivre la transformation numérique et de renforcer la couverture économique, devenue une priorité. Libération doit élargir son spectre et peut-être, au passage, ajuster son ton.
L'incertitude du vote de la rédaction
Reste une inconnue majeure : la réaction de la rédaction. Car à Libération, le directeur est élu par les journalistes. Le vote s'annonce particulièrement sensible. Nicolas Barré va devoir convaincre, expliquer sa vision, rassurer sur l'indépendance et surtout sur la ligne éditoriale.
Le risque de crispation est réel. Une partie des journalistes redoute un glissement, pas forcément brutal, mais progressif. Une évolution vers plus de modération pourrait, selon certains, diluer l'ADN du titre. D'autres, au contraire, y voient une nécessité d'adapter le journal à son époque et de sortir d'une posture jugée trop idéologique.
Le contexte de la présidentielle 2027
En toile de fond, l'élection présidentielle de 2027 approche à grands pas. Et avec elle, la question du positionnement éditorial. Libération peut-il rester un journal engagé tout en élargissant son audience ? Peut-il survivre économiquement sans évoluer éditorialement ?
La réponse dépendra autant de Nicolas Barré que de la rédaction. Lundi 13 avril, le candidat devra franchir l'épreuve décisive du grand oral. Après avoir exposé sa vision, il répondra aux questions et tentera de convaincre sur son indépendance. Puis viendra le vote.
Un processus électoral spécifique
Pour être nommé, Nicolas Barré doit éviter d'avoir une majorité de suffrages « non » à son encontre. Les journalistes inscrits sont environ 270, la majorité se situe donc à 135 voix contre. Les statuts de Libération prévoient un dispositif spécifique pour éviter l'impasse : si la rédaction peut rejeter les deux premières propositions de la direction, celle-ci peut soumettre un troisième candidat qui, lui, ne peut plus faire l'objet d'un veto des journalistes.
Même en cas de victoire, le score sera scruté avec attention. Il conditionnera la légitimité du futur directeur. En 2020, Dov Alfon avait été plébiscité avec plus de 90 % des voix. Le contexte est aujourd'hui bien différent, marqué par des tensions internes et une dépendance financière accrue.
Cette transition à la tête de Libération s'annonce donc comme un moment charnière pour le quotidien de gauche, tiraillé entre sa tradition militante et les impératifs économiques, entre son identité historique et les nécessités d'adaptation à un paysage médiatique en pleine mutation.



