Julien Cazarre : de Mitterrand à Maradona, son panthéon culturel
Julien Cazarre : son panthéon culturel

Quand on parle d'humour, « rien ne [le] choque », admet-il. Une confession qui n'en est pas vraiment une, tant le succès de Julien Cazarre repose depuis plus d'une vingtaine d'années sur des sorties (ironiques, certes) à fort taux de provocation. D'abord, parce qu'il fut l'un des visages d'Action discrète, une émission de parodies et de caméras cachées (très) osées de Canal+, où il s'est fait connaître aux côtés de Sébastien Thoen, Pierre Samuel, Patrice Mercier et Thomas Séraphine. Mais aussi parce qu'il est ensuite devenu – réseaux sociaux et canonisation au rang de « mème » aidant – l'un des humoristes footballistiques les plus appréciés.

De ses clips peu sensibles au politiquement correct, où il détourne les chants de supporters de toute la France, à ses chroniques incisives les soirs de match, Julien Cazarre s'est forgé une réputation d'observateur aussi impertinent qu'incontournable du ballon rond. Aujourd'hui aux commandes de l'émission Les nuits du Cazarre enchaîné, chaque soir du lundi au vendredi sur RMC, il publie aux éditions du Rocher L'art d'avoir toujours raison sur le foot, relecture très libre de Schopenhauer et guide bourré de mauvaise foi à destination des fans de football. Retour sur les œuvres qui ont façonné les traits d'esprit de ce trublion du sport.

Les racines de l'humour

Le Point : Quand vous repensez à votre enfance, quel livre, film ou musique vous revient immédiatement ?

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Julien Cazarre : Deux choses. D'abord, la musique : mes parents adoraient l'opéra, donc j'ai grandi avec la Norma et Maria Callas dans les oreilles, sans vraiment y comprendre grand-chose. Mais ce qui représente vraiment mon enfance, c'est la disco italienne, Tarzan Boy, « Comanchero »… Tout ce qui passait dans les boums de l'époque ! J'ajoute Take On Me de a-ha : quand je mets ce morceau, c'est une DeLorean : je repars directement dans les années 1980.

Le premier film qui vous a vraiment marqué ?

L'Empire contre-attaque et Le Retour du Jedi, que j'ai vus au cinéma. Mais le film qui m'a vraiment choqué, dans le bon sens, c'est Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ de Jean Yanne, avec Coluche et Michel Serrault. Un film totalement lunaire, bourré d'anachronismes, qui se passe à l'époque de Jules César. Je sortais de là en me demandant ce que je venais de voir. C'est cultissime. Jean Yanne, pour moi, c'est top 3 absolu, pas forcément troisième, mais top 3.

La première musique ou le premier disque dont vous vous souvenez ?

Un disque qu'on m'avait offert, qui s'appelait Été 82, la compilation des meilleurs tubes de l'année, avec en couverture deux pieds qui dansent, une Converse et un talon aiguille. Il y avait dessus « Je veux de la tendresse » d'Elton John chanté en français – ça n'a aucun sens, je vous l'ai dit –, « Souviens-toi de m'oublier » avec Catherine Deneuve et Serge Gainsbourg, et un mec qui chantait « L'amour, c'est comme du pain perdu ». Je ne l'ai pas réécoutée depuis 1982 et je connais encore cette chanson par cœur. Je passais ce disque en boucle sur la chaîne de mes parents.

Un dessin animé, une série ou un univers qui a marqué votre enfance ?

Deux ex æquo. Le Tour du monde en 80 jours, la version animée où Phileas Fogg est un lion et Passepartout un chat. Il y avait un début, un milieu et une fin, ce qui se fait de moins en moins. Et Les Mystérieuses Cités d'or, aussi, c'était fabuleux : le générique durait une plombe, avec un documentaire sur les Incas avant que la chanson commence, ce qui paraît impensable aujourd'hui, et on avait tous envie d'être explorateurs.

L'émission de télévision qui vous a le plus marqué enfant ?

Je suis un enfant de la télé, mes parents m'ont mis devant très tôt et ne s'en sont jamais plaints. Toute l'année, c'était Récré A2. Pendant les vacances, Croc Vacances, avec Claude Picard et ses deux marionnettes, Isidore et Clémentine. C'était un cocon, dans lequel on était bien. C'était ma routine absolue.

Adolescence et premiers chocs

Le choc culturel de votre adolescence : un livre, un film ou un artiste qui vous a bouleversé ?

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Jules Verne. Ma mère était fan, elle m'a transmis ça, comme elle m'a transmis le goût des chanteurs à texte, Brel et les autres, que j'aimais à 14 ans alors que personne autour de moi n'en écoutait. Mais Jules Verne, c'est lié au dessin animé du Tour du monde en 80 jours : ça m'a donné envie de plonger dans les livres. Je suis un littéraire sur le très – très – tard, mais Jules Verne, cet univers-là, ça m'a vraiment marqué.

À quoi ressemblait votre chambre d'adolescent ? Aviez-vous des posters ?

Tous mes potes avaient des joueurs de foot ou Michael Jackson. Moi aussi j'étais fan de Michael Jackson, évidemment. Mais, aussi fou que cela puisse paraître, j'avais surtout des posters de Mitterrand. Trois posters de Mitterrand dans ma chambre : Tonton la béton avec Renault, Génération Mitterrand, et un troisième dont je ne me souviens plus. Oui, je suis un psychopathe (rires).

Le défi ou le rite de passage de votre jeunesse ?

Je ne vais pas parler d'œuvres, mais de moments. Il y a deux chocs fondateurs dans ma jeunesse. Le premier, c'est quand j'ai découvert que le Père Noël n'existait pas : j'avais surpris mon père en train de monter un vélo trois jours avant Noël, et quand ma mère m'a dit le matin de Noël que c'était le Père Noël qui me l'avait apporté, j'ai compris qu'elle me mentait. Tout mon univers s'est effondré d'un coup, façon Truman Show.

Le deuxième, c'est l'élection de Mitterrand en 1988 : j'avais 14 ans, j'étais à bloc, Génération Mitterrand, je saute en l'air tout seul, et ni mon père ni ma mère ne réagissent. J'ai vite compris que les choses ne s'étaient pas passées exactement comme prévu pendant le premier septennat, et que mes parents en étaient revenus. Ce jour-là, j'ai pris une vraie claque politique malgré la fête.

Œuvres marquantes à l'âge adulte

Le film qui vous a le plus bouleversé dans votre vie ?

Love Story, avec Ryan O'Neal. C'est un film des années 1970, tout simple, une histoire d'amour entre deux jeunes, où la fille tombe malade. Ça paraît très con comme ça, mais les acteurs sont incroyables, et la musique est hypnotique. Ce film m'a mis une tarte. Je m'y attendais pas du tout.

Un réalisateur ou une réalisatrice qui compte particulièrement pour vous ?

Les frères Zucker et Jim Abrahams, les réalisateurs de Y a-t-il un pilote dans l'avion ? et Top Secret. Ces mecs ont inventé un humour qui n'existait pas : des situations complètement absurdes jouées avec un air hyper sérieux, des blagues d'arrière-plan pendant que le premier plan est grave. Tout ce qu'on a aimé après, Les Nuls, Les Robins des Bois, Pamela Rose, c'est du Zucker. Et Claude Lelouch, très sous-coté.

Il y a une période extraordinaire chez lui : L'Aventure c'est l'aventure, avec Lino Ventura, Jacques Brel, Charles Denner et Charles Gérard, un film en avance sur son époque dans sa vision des gangsters et de la politique. La Bonne Année aussi, avec Ventura, c'est un bijou. Et évidemment, Spielberg – j'ai grandi avec lui. Il a réussi à nous faire aimer E.T. malgré cette affreuse créature en mousse. Elle était vraiment horrible !

Une série récente que vous avez dévorée ?

Breaking Bad, extraordinaire de bout en bout, une des rares séries qui se termine vraiment, et magnifiquement. Et The Leftovers, qui m'a réconcilié avec un genre. Le postulat de départ, ça ressemble à Lost ou The 4400 : 2 % de l'humanité disparaît d'un coup. Sauf que la force de la série, c'est de ne pas répondre à la question de ce qui s'est passé, mais de poser la question de comment on vit avec ça. Il y a des gens qui en font une religion, d'autres une résilience, d'autres un combat. C'est philosophiquement passionnant. J'ai aussi beaucoup aimé The Boss, sur un maire de Chicago, un personnage fabuleux, une ville âpre, très américaine. Et Vinyl, en une seule saison, sur un producteur de rock, esthétiquement magnifique.

Un moment de télévision que vous considérez comme culte ?

La centième de Ciel mon mardi ! avec Christophe Dechavanne. Le sujet du soir, c'était l'adultère. Un mec appelle pendant l'émission, dit qu'un des invités l'a agressé quand il était gamin, et Dechavanne lui dit : « Venez le dire ici si vous êtes un homme. » Le mec arrive, l'émission part complètement en vrille. Et à la fin, on découvre que tout était un canular monté par la Ligue nationale d'improvisation française, des comédiens qui avaient piégé toute l'émission en direct. C'était le plus gros prank que j'avais jamais vu. Et un de ces comédiens est ensuite devenu notre prof d'impro, parce qu'on venait tous de là, toute la bande d'Action Discrète.

L'humoriste ou le programme qui a le plus influencé votre façon de faire rire ?

Coluche. Et notamment Coluche Info sur Canal+, une émission de sept minutes diffusée tous les jours. À l'époque, à la télé, on n'assumait pas un blanc à l'antenne, un magnéto qui part mal, ça n'existait pas. Coluche arrive, et il s'en fout totalement. Il parle avec le réalisateur en direct, il cherche ses fiches, il raye ses blagues au Stabilo. Et derrière, il y avait un génie absolu. Ce mec vaut bien plus que ses sketchs.

Ce qui le rend extraordinaire, c'est tout le reste, ses émissions, sa façon d'être. Quand il passe au Jeu de la vérité de Patrick Sabatier et qu'il grille ses deux jokers sur les deux premières questions, « Comme ça, c'est fait, on va pouvoir y aller », c'est du génie pur. Et Jean Yanne aussi, évidemment – il a tout inventé dans l'humour français.

Football et culture

Le match ou le moment de football que vous pourriez revoir toute votre vie ?

France-RFA en demi-finale du Mondial 1982. C'est mon premier match où je vis une vraie injustice. J'avais 7 ans, je pleure, je souffre, et je suis complètement seul : personne dans ma famille n'aimait le foot, personne ne pouvait comprendre ce que je ressentais. Je pourrais le revoir parce que ça me renvoie à tout ça, et aussi parce qu'entre-temps, on a battu les Allemands, on a été champions du monde. Aujourd'hui, je peux même revoir la Remontada avec le sourire. C'est grâce aux défaites qu'on vit autant les victoires.

Le joueur de football qui vous a le plus inspiré ?

Maradona, pour tout. Sur et en dehors du terrain. Le but de la main et le plus grand but de l'histoire de la Coupe du monde dans le même match, contre l'Angleterre en 1986, dans un contexte politique fort, quatre ans après la guerre des Malouines. Après le but de la main, il est conspué puis revient et les détruit tous avec quelque chose d'inimitable ; une attitude du style « C'est bon pour vous, là ? Ou il vous en faut un troisième ? » Ce mec, c'est le Coluche du foot. Vous mettriez ça dans un film, on vous dirait que c'est trop gros. Je n'ai pas souvent ressenti ça après, sauf avec Neymar peut-être.

Si vous deviez résumer le football en une œuvre culturelle, ce serait laquelle ?

Coup de tête de Jean-Jacques Annaud, tout simplement.

Musique et lectures

Qu'écoutez-vous le plus en ce moment ?

Iron & Wine, que j'écoute beaucoup en ce moment. Et un peu de Johnny Cash, que j'ai découvert sur le tard.

La chanson que vous pourriez écouter toute votre vie ?

Billie Jean de Michael Jackson. Il y a des chansons que j'adore mais qui finissent par me fatiguer. Celle-là, non. Et quand je regarde le documentaire où il explique comment il a trouvé le rythme en faisant du beatbox, comment ce truc lui est venu, je comprends directement que c'est un objet à part.

Le livre que vous avez le plus relu dans votre vie ?

Je relis très peu, j'ai une très bonne mémoire, je me souviens presque page par page de ce que j'ai lu. Donc je n'arrive pas à redécouvrir un livre, contrairement aux films. Mais il y a un roman qui m'a marqué : Le Roman de Monsieur de Molière de Boulgakov. Pas un grand roman au sens classique, mais c'est lui qui m'a donné envie de tout lire Molière, et je l'ai fait d'une traite.

Le livre que vous recommandez le plus souvent autour de vous ?

La Vérité sur l'affaire Harry Quebert de Joël Dicker. Ce Suisse, c'est un génie, il part dans des méandres mentaux et psychologiques que j'adore. J'ai aussi beaucoup aimé La Part de l'autre d'Éric-Emmanuel Schmitt.

Une œuvre populaire dans laquelle vous aimez vous replonger ?

Pierre Bellemare, en livre et en podcast. Ses Histoires extraordinaires me fascinent depuis longtemps – je les lisais déjà chez ma grand-mère. C'est un raconteur fabuleux, extraordinairement bien. Quand je faisais de longs voyages en voiture, je me mettais ses podcasts. Ce mec était extra.

Un plaisir culturel un peu honteux que vous assumez totalement ?

Les Pet Shop Boys, Modern Talking, tout ce qui est ultra dance. À un moment donné, quand ça part, je me transforme. Je suis totalement dedans, sur la piste, je vis ma meilleure vie. J'assume complètement.

Un film, un livre ou un artiste qui vous a marqué récemment ?

Anatomie d'une chute de Justine Triet. Une femme accusée d'avoir tué son mari, un procès, un fait divers dans les montagnes. J'avais trouvé ça exceptionnel.

Y a-t-il une œuvre refuge vers laquelle vous revenez quand vous allez moins bien ?

La Nuit des rois de Shakespeare, que j'ai d'ailleurs jouée avec ma troupe il y a longtemps. Shakespeare est bien plus connu pour ses tragédies que pour ses comédies, mais celle-là est vraiment très drôle – et très fine. En surface, c'est une histoire d'amour entre nobles.

Mais ce que Shakespeare montre subtilement, c'est que ces gens tombent amoureux les uns des autres uniquement parce qu'ils sont puissants. Il ne nous met pas le doigt dessus, c'est à nous de le réaliser. Et pendant ce temps, la vraie histoire d'amour, c'est celle de l'oncle de la princesse et d'une servante, racontée de façon burlesque. J'ai lu la traduction de François-Victor Hugo, qui est très bien.

Le dîner de rêve et le panthéon

À quoi ressemblerait votre dîner idéal, entouré de personnalités vivantes ou disparues ?

Lino Ventura, Jean Yanne, Coluche… Et Neymar ! Il ne parle pas français, donc il ne comprendrait rien, mais j'adore ce mec, il fait la fête, il est sympa. Je ne sais pas expliquer exactement pourquoi, mais je l'adore.

Vous avez droit à trois livres en prison : lesquels choisissez-vous ?

Guerre et Paix de Tolstoï, que je n'ai jamais lu – c'est très long et pas facile, ce qui est parfait pour occuper le temps. Les mémoires de Francis Veber, le réalisateur du Dîner de cons : son bouquin est extrêmement drôle, je l'ai adoré. Et un polar de Joël Dicker, le dernier que je n'ai pas encore lu.

Si vous deviez choisir une seule œuvre pour entrer dans votre panthéon personnel, laquelle serait-ce ?

L'Aventure c'est l'aventure de Claude Lelouch. Il y a tout dedans : les personnages, les acteurs, le scénario, les dialogues, la période. Tout.

ÉDITIONS DU ROCHER L'art d'avoir toujours raison sur le foot, de Julien Cazarre, éd. du Rocher, 48 pages, 6,90 €.

Panthéon : chaque samedi, une personnalité dévoile les œuvres qui ont nourri son imaginaire culturel.