Jean Quatremer, journaliste de Libération, visé par une procédure disciplinaire pour harcèlement collectif
Jean Quatremer de Libération visé pour harcèlement collectif

Un cas unique de harcèlement présumé au sein d'une rédaction

Il existe des petits chefs sadiques, des patrons tyranniques et des employés qui désignent un souffre-douleur parmi leurs collègues. Ces situations sont malheureusement nombreuses. Puis, il y a le cas de Jean Quatremer, qui semble occuper une catégorie à part : celle du travailleur isolé accusé de harceler un collectif entier.

Un journaliste éloigné au cœur d'une tempête médiatique

Ce journaliste de 68 ans, employé de Libération depuis près de quarante ans, serait selon certains la source de souffrance pour l'ensemble de la rédaction, soit environ 250 personnes incluant les pigistes réguliers. Le tout sans aucune prérogative hiérarchique et, fait notable, à distance. Réputé pour son expertise des coulisses politiques européennes, Jean Quarteumer se rend très rarement à la rédaction parisienne du quotidien. Il réside à Bruxelles. C'est depuis la capitale belge qu'il rédige ses articles, publie sur les réseaux sociaux et prépare sa chronique hebdomadaire sur LCI, intitulée « Quatremer en liberté ».

Des prises de position qui divisent

Ces dernières années, ses interventions ont à plusieurs reprises provoqué des remous significatifs. En 2019, sur la plateforme X (anciennement Twitter), il avait qualifié les Gilets jaunes de « beaufs d'extrême droite », « poujadistes », « racistes » et « homophobes ». Libération avait précisé le 11 janvier que la position de Jean Quatremer sur ce mouvement ne représentait pas celle du journal. « La caractéristique de Libé, c'est qu'il existe une multitude d'opinions différentes. Tout le monde peut s'exprimer », avait commenté Alexandra Schwartzbrod, directrice adjointe de la rédaction.

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L'opposition des délégués du personnel

Cependant, cette vision n'est pas partagée par certains salariés, dont les représentants se sont exprimés. Dans un message adressé fin mars à toute la rédaction, consulté par Le Point, les délégués du personnel rappellent que « la liberté d'expression est protégée, elle n'est pas absolue. Ce droit fondamental ne peut pas être le cheval de Troie du racisme, des discriminations et de la haine fondées sur la religion ou l'origine, du sexisme et de l'homophobie ». Bien que Jean Quatremer n'ait jamais été poursuivi pour des propos incitant à la haine, le courrier insiste : « Les élu·es ont été stupéfait·es d'entendre la direction affirmer que toutes ces “opinions” ont leur place à Libération en l'absence de condamnation pénale ».

La réponse de la direction et l'embarras des ressources humaines

La direction des ressources humaines a répondu avec pragmatisme, soulignant que « ces ressentis ne caractérisent pas en des termes juridiques une faute constitutive d'une atteinte discriminatoire ». Richard Malka, avocat de Jean Quatremer (qui a décliné toute interview), considère quant à lui que « cette interprétation du harcèlement n'a aucun sens. Jamais un tribunal ne la validera. On parle de Libération. Si on devait retenir, pour qualifier le harcèlement, le fait de peiner quelqu'un, je vous laisse imaginer la réaction des personnes physiques et morales que le journal peine en les critiquant dans ses colonnes… ».

Convoqué à un entretien disciplinaire

Le journaliste est convoqué à un entretien disciplinaire ce vendredi. Dans la convocation, le directeur des ressources humaines de Libération, tout en réaffirmant son attachement à la liberté d'expression, mentionne deux prises de position susceptibles de porter atteinte à l'obligation de loyauté des salariés. Il s'agit d'une chronique sur LCI du 11 février 2026 et d'un retweet sur X du 13 février 2026. La chronique concernait des propos de Francesca Albanese, Rapporteuse spéciale des Nations unies, que Jean Quatremer a qualifiés d'antisémites, sans mentionner Libération. Le retweet, de Géraldine Woessner du Point, évoquait ironiquement certains « jeunes gens » de Mediapart, Libé ou du Conseil de déontologie journalistique ayant « un peu de mal avec la déontologie », en lien avec l'affaire Adama Traoré.

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Un conflit politique interne

Avant cet entretien, un « temps de parole » collectif se tiendra à Libération, sorte de thérapie de groupe autour du cas Quatremer. Luc Le Vaillant, autre pilier de la rédaction, défend fermement son collègue : « Une société des rédacteurs n'attaque pas un des siens et un comité social d'entreprise ne porte pas atteinte à la liberté d'expression ». Il estime que « cette affaire est un épisode de la guerre des gauches ». Certains au sein du journal souhaiteraient se séparer de Jean Quatremer, perçu comme un obstacle à un alignement sur la gauche de La France Insoumise. Social-démocrate et pro-européen, le journaliste est peu compatible avec la ligne de Jean-Luc Mélenchon, et encore moins depuis le 7 octobre 2023, étant un critique virulent du Hamas et de ses relais européens.

La fragilité économique en toile de fond

La direction cherche un équilibre délicat. Dov Alfon, directeur de la publication, ne souhaite pas sanctionner Jean Quatremer mais doit apaiser les tensions pour éviter une motion de défiance. Denis Olivennes, président de Presse Indépendante SAS (propriétaire de Libération) et représentant de l'actionnaire Daniel Kretinsky, soutient activement le journaliste et insiste pour le maintenir dans l'équipe. Ce soutien est crucial, car Daniel Kretinsky a injecté 60 millions d'euros dans le titre, dont 17 millions supplémentaires en mars 2026 pour éponger les déficits. Un ancien journaliste de Libération met en garde : « S'il part, que Denis Olivennes le suit par écœurement et que Daniel Kretinsky en conclut que l'équipe est ingérable, la situation sera vraiment compliquée ».