Une experte sonne l'alarme sur la désinformation scientifique dans les médias publics
Jeudi 26 mars, la commission d'enquête parlementaire sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public a organisé une table ronde cruciale consacrée à l'information scientifique. Parmi les intervenants, Géraldine Woessner, rédactrice en chef du service société au Point et spécialiste reconnue des questions scientifiques, a livré un témoignage édifiant sur les dérives observées dans les médias publics.
Une carrière au service de l'information scientifique
« Je vous remercie de cette invitation à m'exprimer sur ce thème qui est pour moi fondamental », a-t-elle débuté. « Deux thèmes fondamentaux, en réalité. À la fois le service public, auquel je suis extrêmement attachée – j'y ai commencé ma carrière de journaliste, dans les antennes locales de Radio France. Et les sujets scientifiques, auxquels je m'intéresse particulièrement depuis une dizaine d'années – sciences, santé, énergie, agriculture, environnement. »
La journaliste a rappelé son parcours professionnel, marqué par une rubrique de « fact-checking » sur Europe 1 avant de rejoindre Le Point, ainsi que par l'écriture d'ouvrages de vulgarisation scientifique, dont un consacré au nucléaire et un autre, Les Illusionnistes, qui explore les impacts de la désinformation scientifique sur la société, notamment concernant le climat.
Un problème qui dépasse largement la question climatique
Woessner a exprimé sa surprise face aux questions de la commission, centrées exclusivement sur le climat et la désinformation climatique. « C'est vrai que c'est un sujet important, mais le problème de la désinformation scientifique s'étend bien au-delà », a-t-elle insisté.
Elle a retracé l'historique de ce phénomène, qui s'est amplifié à partir des années 2005-2010 avec l'arrivée des chaînes de la TNT. « Brusquement, nous avons basculé dans un univers d'hyper-concurrence, qui a poussé les chaînes – pas seulement publiques, mais aussi privées – à changer leur approche en étant un peu plus sensationnalistes, un peu plus racoleuses peut-être, pour conserver leurs audiences. »
Le schéma répétitif des scandales fabriqués
La journaliste a décrypté un mécanisme qui se reproduit systématiquement :
- Une victime émouvante (enfant malade, mère éplorée)
- Un prétendu lanceur d'alerte isolé
- Une étude bidon donnant un vernis scientifique
- Un coupable désigné (produit, industrie, État)
« Les sociétés de production achètent ce 'package scandale' quasiment clés en main », a-t-elle dénoncé.
Des exemples concrets aux conséquences graves
Woessner a cité plusieurs cas emblématiques :
- Les vaccins : les premiers reportages anti-vaccins diffusés sur France 5 en décembre 2008 (Silence, on vaccine !) ont propagé la fausse information liant vaccin contre l'hépatite B et autisme.
- Les pesticides : l'ONG Générations Futures a coécrit le Cash Investigation du 2 février 2016 intitulé « Pesticides, nos enfants en danger », un empilement de contrevérités selon la journaliste.
- La 5G : un Complément d'enquête diffusé en 2020 a développé la thèse d'un scandale sanitaire caché concernant les ondes électromagnétiques.
« L'effondrement de nos productions agricoles doit beaucoup à ces émissions mensongères », a-t-elle affirmé, ajoutant que « nous avons été à deux doigts de fermer la moitié de nos centrales nucléaires, en partie à cause de ces désinformations médiatiques. »
Des conséquences multiples et inquiétantes
La spécialiste a listé les impacts de cette désinformation :
- Conséquences sanitaires : baisse de la consommation de fruits et légumes, défiance vaccinale
- Conséquences politiques : menaces sur la filière nucléaire française
- Conséquences démocratiques : montée du complotisme et des populismes
« À Limoges, le 21 mars, on a jugé des gens qui avaient incendié des antennes 5G posées par Enedis », a-t-elle rappelé, illustrant les passages à l'acte pouvant découler de ces fausses informations.
Un appel à la responsabilité des médias publics
« Plus globalement, ces fausses informations existent dans tous les médias, c'est vrai. Mais des médias publics, justement, nous sommes en droit d'attendre qu'ils ne soient pas soumis aux diktats de l'audience », a plaidé Woessner.
Malgré ce constat alarmant, la journaliste a conclu sur une note d'espoir : « Mais je reste persuadée – et c'est sans doute ce que nous allons explorer – qu'il y a des solutions. » Un message fort adressé aux parlementaires et aux responsables de l'audiovisuel public.



