Le remariage impossible : la chute d'Adèle Van Reeth à France Inter
Le philosophe Stanley Cavell, cher à Adèle Van Reeth, analysait la comédie hollywoodienne du remariage comme une leçon sur le bonheur. À France Inter, première radio de France, c'est une tragédie grecque qui s'est jouée, menant la directrice dans le bureau de Sibyle Veil pour un dénouement sans retour possible.
Une convocation trompeuse
Convoquée par Sibyle Veil, PDG de Radio France, Adèle Van Reeth entre dans le bureau de la Maison ronde avec légèreté, persuadée d'avoir repris l'initiative. Elle vient avec le nom d'un nouveau directeur de l'information pour remplacer Philippe Corbé, récemment parti vers France Télévisions. Convaincue que sa patronne souhaite valider ce nouveau souffle, elle découvre brutalement que l'acte de divorce est déjà signé.
La mise à mort programmée
Sibyle Veil aurait annoncé à Adèle Van Reeth qu'elle la remerciait pour son travail mais ne souhaitait pas la garder à la tête de France Inter. Le choc est total. En quelques secondes, l'avenir de la directrice s'assombrit par un nom : Céline Pigalle, directrice du réseau Ici et de l'information de Radio France, choisie pour la remplacer.
La PDG aurait demandé le secret quelques jours, le temps de finaliser les contrats et d'obtenir le feu vert de la Cour des comptes pour les hauts salaires. À Radio France, on justifie ce remplacement urgent par la nécessité de préparer la grille de rentrée 2026.
Une sortie négociée dans la douleur
Le mercredi, Adèle Van Reeth négocie sa sortie et le communiqué qui l'annoncera, mais le cœur n'y est plus. Le jeudi, jour de l'officialisation et de la grande messe interne avec Sibyle Veil, la directrice est absente. L'annonce a opportunément filtré sur le site de Télérama juste avant les auditions de la ministre de la Culture Rachida Dati et de l'ex-directrice Laurence Bloch.
Le déclencheur : le départ fracassant de Philippe Corbé
Dans la novlangue de Radio France, on ne parle pas de limogeage mais de « souhait de retrouver l'antenne ». Le communiqué officiel salue un « excellent bilan » et des audiences « historiques », tout en annonçant le départ anticipé d'Adèle Van Reeth « dans l'intérêt de France Inter ».
Personne n'est dupe. Il s'agit bien d'une exécution, motivée par une série de départs fracassants, des difficultés de management, et les ambitions de Sibyle Veil, dont le mandat doit théoriquement s'achever en avril 2028.
L'hémorragie cachée derrière les records d'audience
Derrière les « audiences historiques » se cache une hémorragie que le communiqué ne saurait dissimuler. Le départ en janvier dernier de Philippe Corbé, arrivé seulement en avril 2025, a été la goutte qui a fait déborder le vase. La rédaction était sonnée, d'autant que la greffe avait bien pris avec lui. Adèle Van Reeth espérait qu'il l'épaulerait jusqu'à la présidentielle de 2027.
La fin de l'expérimentation
L'arrivée le 2 mars prochain de Céline Pigalle, qui pourrait être rejointe de son inséparable communicante Carole de Courson, marque la fin de l'expérimentation. La direction d'Inter doit désormais bétonner le réseau politique à l'approche de l'élection présidentielle 2027.
Selon certaines mauvaises langues, Sibyle Veil a tenu à montrer que la maison Inter était tenue car elle réfléchirait déjà à son prochain point de chute, peut-être la direction d'un grand établissement avant le départ d'Emmanuel Macron.
Le désert de volontaires de 2022
Adèle Van Reeth aura dirigé France Inter de mars 2022 à mars 2026, tout juste quatre ans. À l'époque de sa nomination, Sibyle Veil peinait à trouver la remplaçante de l'emblématique Laurence Bloch. Justine Planchon a décliné, Patrick Cohen a été écarté, Nicolas Demorand a présenté une candidature « de témoignage ».
La PDG s'est résolue à piocher un profil inattendu en imposant Adèle Van Reeth. Sur le papier, le casting semblait alléchant : une intellectuelle, productrice des Chemins de la philosophie, jeune, cultivée, incarnant la modernité du service public.
La découverte d'un univers hostile
Adèle Van Reeth découvre néanmoins un univers qu'elle ne maîtrise pas. Elle doit piloter une rédaction massive, gérer d'anciens conflits, l'équilibre fragile entre information, production et programmes. « C'est pas simple de gérer 200 personnes dont la moitié sont des psychopathes », s'amuse un cadre sous couvert d'anonymat.
À l'été 2024, l'annonce maladroite du remplacement de Yaël Goosz par Patrick Cohen crée des tensions et suscite une motion de défiance votée par la rédaction contre elle.
Les vrais chiffres d'audience
En interne, on reproche à Adèle Van Reeth de n'être pas assez présente très tôt le matin et une certaine maladresse dans son management. Pourtant, le procès en « mauvaises audiences » a tout du prétexte commode.
Certes, la rentrée 2025 a marqué un tassement, de 7,1 millions à 6,7 millions d'auditeurs. Néanmoins, la vague novembre-décembre voit France Inter remonter à 7,2 millions d'auditeurs quotidiens, regagnant 446 000 fidèles en deux mois selon Médiamétrie. Difficile de crier au déclin quand la station caracole à des sommets inaccessibles pour la concurrence.
Les départs en cascade
Sous le règne d'Adèle Van Reeth, les départs se sont enchaînés à un rythme inédit : Catherine Nayl en juin 2023, Marc Fauvelle en mars 2025 pour BFMTV, Yann Chouquet en juin 2024 pour France Bleu, Jonathan Curiel en mars 2025 pour les radios du groupe M6.
« C'est du jamais vu que les gens partent aussi vite de la première radio de France. À croire qu'elle ne donne plus envie d'aller y mouiller la chemise ! », déplore une source interne.
Les choix RH contestés de Sibyle Veil
Le coup de grâce intervient avec le départ de Philippe Corbé. Face à cette défection, Sibyle Veil comprend que le temps des atermoiements est révolu. La présidente n'a aucune intention de laisser son bilan s'éroder, surtout à l'approche d'une élection présidentielle où l'Élysée ne tolérera aucun flottement.
En sacrifiant la directrice d'Inter, Sibyle Veil prouve au pouvoir qu'elle sait trancher et tenter de faire oublier un management devenu difficilement lisible.
Une matinale chahutée
Le dossier de la matinale illustre le manque d'attractivité de Radio France. Le départ de Léa Salamé pour France 2 en septembre 2025 a laissé Nicolas Demorand seul. Ce dernier, qui révélait en mars 2025 sa bipolarité, finit par craquer et est en arrêt maladie depuis novembre 2025.
« Sibyle en veut beaucoup à Adèle d'avoir laissé filer Léa. Laurence Bloch, elle, avait réussi à la retenir », raille une source interne.
L'avenir incertain
En nommant Céline Pigalle, Sibyle Veil espère rassurer un exécutif inquiet. Pourtant, le casse-tête ne semble pas résolu. Laurence Bloch a commenté le cumul des fonctions de Pigalle en jugeant qu'il lui faudra « un directeur des programmes très costaud à côté d'elle ».
Reste une énigme : où l'ex-productrice des Chemins de la philosophie posera-t-elle son micro ? L'élégance lui permettra-t-elle de redevenir simple productrice sous les ordres de celle qui l'a évincée ? À moins d'un retour à France Culture, pour y méditer à nouveau sur les leçons de bonheur de Stanley Cavell, loin du fracas des ambitions circulaires de la Maison de la Radio.