Internet est-il devenu le nouveau champ de bataille des fondamentalistes musulmans ? Pour la chercheuse Héloïse Heuls, docteur en sociologie et chercheuse associée au Conservatoire national des arts et métiers, les mouvements jihadistes ont très tôt su exploiter les opportunités offertes par les nouvelles technologies de l'information et de la communication au service de leurs desseins. Propagande, radicalisation, recrutement : la manière dont ces courants se sont emparés des espaces virtuels et des instruments modernes n'est pas sans incidence sur la vie réelle. Entre les mains mal intentionnées, le numérique peut « précéder, accompagner ou suppléer l'engagement armé ». Il diversifie les profils militants, élargit les moyens de participation idéologiques, financières ou logistiques. De Facebook à TikTok en passant par l'usage des crypto-monnaies, il importe de comprendre comment Internet est susceptible de démultiplier l'efficacité de l'action jihadiste, pour mieux la désamorcer.
Un entretien avec Héloïse Heuls
Le Point : Préfacé par Gilles Kepel, votre livre est le résultat de 10 années de terrain. Il analyse comment des courants musulmans radicaux s'emparent des nouvelles technologies. Tandis que les apôtres d'Internet voyaient dans le web un instrument d'émancipation, le cyberdjihad invite-t-il à une perception plus modérée des bienfaits du numérique ?
Héloïse Heuls : Le web a été imaginé par des ingénieurs désireux d'offrir un espace d'hyper émancipation, mais cet idéal a rapidement été détourné. Dès les années 1990, les acteurs djihadistes se sont engouffrés dans les opportunités ouvertes par le cyberespace. Ils s'en sont servis pour contourner les médias traditionnels, imposer leurs propres récits, diffuser leurs messages idéologiques et accroître leur capacité de mobilisation. Internet n'a pas transformé leurs méthodes, il les a amplifiées. Il leur a permis d'étendre leur visibilité, de toucher des publics éloignés et de coordonner leurs actions avec une rapidité nouvelle. Cette évolution rejoint une intuition formulée par Isaac Asimov, pour qui toute innovation porteuse de progrès introduit en même temps des fragilités inédites au sein des sociétés qui l'adoptent.
Un paradoxe apparent entre moyens modernes et projet réactionnaire
Y a-t-il un paradoxe, pour les djihadistes, à recourir à des moyens de communication ultra-modernes au service d'un projet politique réactionnaire ? Ou la dissonance entre les moyens et les fins n'est-elle qu'une vue de l'esprit ?
Ce paradoxe est identifié par les djihadistes eux-mêmes. Au début des années 2000, la base militante percevait déjà cette tension et interrogeait en ligne des figures comme Bassem Ayachi. De même, en 2010, des volontaires engagés dans le djihad armé sollicitaient leurs autorités spirituelles pour obtenir des justifications sur l'usage du web. Ces exemples montrent comment ces militants ont construit une stratégie d'appropriation contrôlée de la modernité. J'ai observé une distinction stricte entre une modernité tenue pour interdite et une modernité jugée admissible lorsqu'elle sert le projet politico-religieux. L'expression « bida [innovation] profitable », relevée sur un forum, en offre une illustration nette. Certains groupes, comme Al-Qaïda ou l'État islamique, ont même rédigé des traités encadrant l'usage des technologies. Aujourd'hui encore, organisations et penseurs du djihad intègrent la modernité dans une vision religieuse inflexible, tout en l'exploitant avec pragmatisme pour préserver leur efficacité.
La responsabilité des plateformes et des gouvernements
On est interloqué par l'aisance avec laquelle la propagande terroriste et fondamentaliste se déploie sur le Net au nez et à la barbe du public. Les plateformes et les gouvernements ont-ils une responsabilité dans le fait de laisser des contenus criminogènes se propager ? Faut-il assumer une politique de censure plus agressive à l'égard de ces courants ?
La diffusion de cette propagande tient surtout à une capacité d'adaptation exceptionnelle ! Dans les années 2020, de nombreux prédicateurs en ligne ont habilement compris qu'ils pouvaient maintenir un discours radical tout en évitant les appels explicites à la violence. Le cas de N, que je cite dans le livre, en est l'exemple le plus net. Ancien djihadiste actif dès 2003, il continue de s'exprimer en 2026. Son message reste inchangé sur le fond, mais sa forme, soigneusement édulcorée, crée un environnement numérique susceptible d'entraîner les plus vulnérables vers l'action. Ce type de propagande prospère dans les zones grises du cyberespace en mobilisant des idées présentées comme « universelles » pour légitimer une idéologie dangereuse. Face à ce constat, les plateformes et les gouvernements se trouvent face à une tension structurelle : protéger le public sans porter atteinte à la liberté d'expression.
Algorithmes et radicalité religieuse
Facebook, TikTok, Instagram, Twitter… Le jeu des algorithmes offre-t-il par essence une prime à la radicalité religieuse en ligne au détriment des contenus modérés ?
Comme l'écrivait Bruno Latour, « la technique n'est jamais seule : elle s'accompagne toujours d'un cortège d'acteurs, d'intentions et de médiations ». Je souscris à cette analyse selon laquelle les algorithmes sont ce qu'on en fait. La « bulle de filtre » qui résume l'enfermement d'un internaute dans des contenus similaires est une notion séduisante, car elle simplifie le phénomène de l'adhésion idéologique au djihadisme combattant, mais elle ne permet pas d'aller au fond des choses. Le vrai défi reste de décrypter ce qui se joue entre le visible et l'invisible, là où la technologie agit et surtout là où elle est orientée. En résumé, les algorithmes ne sont ni neutres ni tout-puissants, mais le produit de nos usages et de nos choix.
Religion et djihadisme : éviter l'écueil de l'amalgame
« Le tout-numérique, en tant que grille d'analyse exclusive, échoue à saisir la complexité des engagements djihadistes, qui relèvent d'un projet culturel, d'une économie de la croyance, et d'une politique de la rupture », écrivez-vous. Toutefois, vous évitez d'incriminer les sources scripturaires musulmanes auxquelles les djihadistes se réfèrent. Le refus de confronter la religion musulmane à ses contradictions ne revient-il pas à manquer l'éléphant dans la pièce au risque d'affaiblir la lutte contre le djihadisme ?
En analysant des centaines de documents de propagande durant ma thèse, j'ai étudié les mécanismes de justification et l'usage systématique de sources destinées à légitimer l'injustifiable. Le djihadisme contemporain excelle à appuyer des discours violents sur des textes sacrés, intouchables car ancrés dans le religieux. Le corpus offre en effet de nombreuses références mobilisables pour justifier l'action armée, mais il serait réducteur d'y voir une incitation uniforme à la violence. L'enjeu est d'examiner, dans leur contexte, les facteurs culturels et sociaux qui favorisent l'émergence des lectures les plus rigoristes, puis des plus radicales. L'objectif serait de ne pas abandonner à une minorité agissante et hurlante le monopole de l'interprétation, mais d'opposer à son discours clivant la voix d'une majorité qui, souvent, n'en a cure.
Solutions pour enrayer le fondamentalisme en ligne et hors ligne
Votre confrère Hugo Micheron estime que les sympathisants djihadistes sont aujourd'hui plus nombreux qu'il y a dix ans, suggérant l'échec des pouvoirs publics. Or, en lisant votre livre, nous restons sur notre faim quant aux solutions pour enrayer le fondamentalisme musulman, en ligne comme hors ligne…
La priorité est de cesser d'opposer l'online et l'offline. Le djihadisme circule d'un espace à l'autre sans rupture. C'est cette continuité que je cherche à montrer dans mon livre. Depuis le début de mes travaux, ma position est constante : face à un phénomène qui fracture la société, la réponse doit être collective. Nous réagissons toujours dans l'urgence, au moment des attaques, alors que c'est précisément dans les périodes d'accalmie qu'il faut penser ce sujet. La recherche a, ici, un rôle essentiel puisque seule une analyse de long terme permet de comprendre ces dynamiques. L'État, encore réticent à travailler avec des chercheurs de terrain (j'insiste sur le terme) en raison de ses impératifs sécuritaires, doit trouver un moyen d'utiliser cette expertise. Les crises récentes devraient nous pousser à davantage d'humilité. La société civile et les entreprises privées ont également une responsabilité. Nous n'avons pas la même focale, mais nous travaillons sur les mêmes sujets. Les crises récentes devraient nous pousser à davantage d'humilité et à accepter d'agir ensemble.
Cyberdjihad, d'Héloïse Heuls, éditions du Cerf (284 p., 21,90 euros).



