On y perd la bataille : on n’a ni le temps ni les moyens de la gagner. C’est ce moment où vous êtes la cible des brigades numériques idéologiques. C’est ce moment où des leaders radicaux, d’un bord comme de l’autre, se déchaînent contre une personne, une opinion, un avis, un journaliste ou autre et l’offrent en pâture. On a beau dire qu’on n’en a pas peur, qu’on y est insensible, qu’on continuera, qu’on rédigera encore sa profession de foi sur le courage et la constance, c’est toujours difficile à vivre.
Les conséquences invisibles
« En vérité, il en reste toujours quelque chose », m’expliqua avec une pointe d’amertume une amie, brillante journaliste, aujourd’hui cible des Insoumis et de leurs brigades virtuelles volontaires. Ce « quelque chose », c’est le regard un peu fuyant d’une connaissance qui vous croise dans le métro et qui a lu ce qu’on a écrit et viralisé sur vous ; c’est le journaliste qui vient vous interroger sur des « intox » et qui cherche le mot pour ne pas vous braquer ; c’est le voisin qui dit « bonjour » trop vite et s’enfuit presque ; ce sont les proches qui n’en parlent pas au dîner, mais ne cessent d’y penser ; c’est l’ami aidant qui manifeste un enthousiasme trop évident, comme pour recouvrir le brouhaha de ce faux silence, quand tous y pensent et que personne n’en parle.
La trace se voit aussi chez certains libraires qui décident de ne pas placer votre livre ou de ne pas vous inviter, chez les organisateurs de festivals qui craignent les « brigades numériques » et le délit d’opinion ou de prise de position (car, oui, c’est devenu une faute aujourd’hui). Ce petit « quelque chose », c’est comme une odeur persistante, une peste guérie et pourtant présente dans le teint hâve, une réputation dont on ne se remet pas. Et il faut vivre avec.
L'onde de choc au-delà de la cible
C’est d’autant plus cruel quand c’est un régime entier qui s’y attelle : un post sur un réseau social qui attaque vos proches, qui est publié sur toutes les pages communautaires, en France par exemple, viralisé, repris par des milliers de trolls. Cela dissuade, percole les frontières, atteint votre image dans des pays lointains où vous n’avez pas le poids du contrepoids, et risque de vous plonger dans la rancune sans issue. L’onde de choc excède la cible : elle s’étale sur ceux qui portent votre nom, vos amis, vos lecteurs.
Stratégies de résistance
Ne pas lire les « poubelles ». Bien sûr, il faut se discipliner, ne pas aller lire les « poubelles ». « La mer n’est pas remuée par la pluie », m’a dit un grand journaliste pour marquer sa solidarité, et c’est vrai. Mais cela n’empêche pas le temps de devenir gris. Il faut se déconnecter, se tenir au loin, tout près des siens, des plaisirs de vivre et de respirer la liberté. Savoir, comme me le répète un être cher, que le monde est clivé, qu’on ne peut plus plaire aux deux bords et que ceux qui vous haïssent vous haïront même avec des ailes sur votre dos et une auréole de lumière au-dessus de la tête.
Et, bien sûr, il faut continuer, pour garder le lien avec le réel que parasite cette viralité haineuse ; mais eux considèrent que ce sont chaque fois des « permis de tuer » : qu’un gourou vous cite dans son tweet et voilà les brigades qui vous attaquent, voilà l’instable illuminé qui cherche son couteau pour « purifier » la terre et plaire à « la cause ». De tout cela, on sort plus courageux, mais jamais indemne.
Le rôle des régimes autoritaires
Les dictatures le savent bien, elles qui nourrissent aujourd’hui des fermes à trolls et une diffamation durable comme on faisait des milices autrefois. Les lois, encore bancales, protègent peu et, en vérité, que peut-on quand les attaques numériques viennent d’un régime étranger ? Rien, ou si peu. Subir, se défendre, mais surtout refuser d’être enfermé dans la pure réaction, dans le cycle des violences autoalimentées.
Peste et pestiférés
L’industrie des assassinats numériques se porte bien. On n’y peut pas grand-chose pour le moment, sinon résister. Les effets sont désastreux et les possibilités de faire contrepoids sont minces. Peut-être durer dans la constance de ses engagements ou feindre d’ignorer ; « mais il en reste toujours quelque chose » de blessant pour l’âme, qui fait se tarir le cœur. Cette lueur rapide, dans le regard de celui qui ne vous croit pas, ou vous a déjà jugé, et qui vous croise dans la rue. Si on l’interrogeait, il ne pourrait même pas formuler le grief. Une sorte d’instinct de prudence face au pestiféré, même si c’est injuste, faux ou manifestement « monté ».
Peu importe, au fond : le grégaire est un confort préhistorique, et la personne ciblée n’est jamais quelqu’un à fréquenter trop ouvertement. La peste est là. La peste des réseaux sociaux. « Je dis seulement qu’il y a sur cette terre des fléaux et des victimes, et qu’il faut, autant qu’il est possible, refuser d’être avec le fléau », écrivait l’immortel Camus dans La Peste.



