Philippe Bilger sort un livre accusateur sur CNews après son éviction
« Je t’aime… moi non plus ». Cette phrase pourrait résumer la relation complexe entre Philippe Bilger et CNews, sujet central de son nouvel ouvrage. L'ancien chroniqueur de Pascal Praud, ex-avocat général de 82 ans, rompt le silence ce jeudi 9 avril 2026 avec « L’heure des crocs », publié aux éditions L’Archipel. Après huit années de participation régulière aux débats de la chaîne d'information du groupe Canal+, Bilger a été brutalement écarté des plateaux. Son livre offre un regard sans concession sur les coulisses et les dérives qu'il attribue à CNews.
Un critique qui se veut constructif
Philippe Bilger prend soin de préciser qu'il n'est pas un ennemi absolu de CNews. Dans son ouvrage, ce conservateur revendiqué affirme être d'accord à « 95 % » avec le contenu diffusé sur la chaîne. Loin d'être un manifeste rageux, le livre reconnaît l'apport de CNews au paysage médiatique français. L'auteur porte cependant un « regard critique » sur son ancienne maison, tout en jurant vouloir éviter le « règlement de comptes ». « Ce livre est écrit par quelqu’un qui n’est pas un adversaire compulsif de CNews. Il n’est pas l’expression d’une haine ni d’une hostilité vindicative », confie-t-il au Parisien.
Malgré cette posture mesurée, l'éviction reste difficile à digérer pour Bilger. Il utilise une métaphore culinaire pour exprimer son amertume : « Cette soupe, je l’ai concoctée avec d’autres durant trois ans. Et ensuite, c’est elle qui m’a craché au visage ». L'ancien chroniqueur ne cache pas non plus son admiration pour Pascal Praud, à qui il reconnaît un « talent indiscutable », un sens de l'animation rare et une capacité à imposer un style unique. Il décrit même « L’Heure des pros » comme une émission qui a longtemps su capter l'esprit de son époque.
La nuance sacrifiée sur l'autel de l'efficacité
Selon l'analyse de Philippe Bilger, CNews a progressivement abandonné la complexité au profit de l'impact immédiat. La chaîne aurait sacrifié la nuance pour privilégier l'efficacité médiatique. Derrière les compliments adressés à Praud, un constat sévère émerge : la machine s'est emballée, produisant une « homogénéité » préjudiciable sur les plateaux. Cette uniformité générerait « un ennui croissant » parmi les téléspectateurs. « L’essentiel n’est plus le vrai, mais le choc des provocations », déplore l'auteur.
Ce que Bilger décrit, c'est une antenne où les positions deviennent prévisibles, presque mécaniques. Il résume cette tendance par des formules-chocs : « Trump est formidable, Sarkozy forcément innocent, Israël a toujours raison ». Loin de critiquer les idéologies promues par la chaîne, il s'attaque surtout au refus de la complexité. Selon son analyse, « L’heure des pros » ne serait rien d'autre qu'« un immense divertissement surjoué ». Il rapporte d'ailleurs les propres mots de Pascal Praud : « Combien de fois m’a-t-il dit : C’est un théâtre ».
L'affaire Morandini trouve également sa place dans l'ouvrage. Bilger y dénonce « la contradiction entre les leçons de morale et rectitude dispensées à l’extérieur, et les pratiques internes ». Son diagnostic est sans appel : « CNews s’est durcie. Elle est devenue une chaîne d’opinion au singulier et non plus au pluriel ».
Les raisons d'une éviction
L'autre enseignement majeur du livre concerne le fonctionnement interne de la chaîne. Philippe Bilger établit clairement un lien entre son éviction et ses prises de position dissonantes. « Celui qui osait dire parfois que Nicolas Sarkozy n’était pas un ange ou que le conflit israélo-palestinien n’était pas non plus d’une simplicité biblique, était de plus en plus mal perçu », explique-t-il. Lors d'une émission de Pascal Praud, il s'est retrouvé « tout seul à défendre la validité du jugement » de première instance condamnant l'ancien président de la République.
Interrogé par Le Monde sur ce sujet, Bilger avait exprimé sa déception d'avoir été « traité comme de la merde » par sa direction. Cette sortie de route lui a coûté sa place sur les plateaux de la chaîne. Si cette éviction est décrite comme un « soulagement », il nuance immédiatement : « Je ne serais pas parti de moi-même. Je serais resté, oscillant entre adhésion majoritaire et dissidence intermittente ».
Une critique qui dépasse CNews
Le livre de Philippe Bilger propose finalement une réflexion qui transcende le cas particulier de CNews. « Il y a un risque de CNews en chacun de nous, quelles que soient nos convictions politiques : on est tenté d'emprunter des raccourcis pour aller au plus vite au cœur de son affirmation, qui n'est assez souvent qu'une affirmation de soi », écrit-il avec philosophie. Plus que des révélations chocs, l'ouvrage permet surtout de confirmer et d'étayer les critiques déjà formulées à l'encontre de la chaîne. Notamment celle de revendiquer une lutte contre la pensée unique tout en proposant un discours uniforme à longueur de « débats ».
À travers ce témoignage personnel, Philippe Bilger offre un document précieux pour comprendre l'évolution du paysage médiatique français et les tensions qui traversent les chaînes d'information en continu. Son analyse rejoint des préoccupations plus larges sur la qualité du débat public et la place de la complexité dans l'espace médiatique contemporain.



