Une biographie romancée de Marceline Henry
À l'occasion de la Fête du livre d'Hyères, l'écrivain toulonnais Yves Stalloni publie une biographie romancée captivante sur Marceline Henry. Surnommée la « Dame blanche », cette femme visionnaire et moderne s'est imposée dès 1918 comme l'âme et la protectrice de l'île de Port-Cros, y créant un refuge pour les plus grandes plumes littéraires avant de paver la voie à la création du Parc national.
Une arrivée décisive sur l'île
Elle n'avait pas d'argent, mais une envie farouche d'être une femme qui compte dans cette société du début du XXe siècle régie par les redingotes. En mettant le pied sur l'île de Port-Cros, à la fin 1918, Marceline Henry a senti son destin naître. Happée puis envoûtée par la beauté et le lyrisme de cet écrin sauvage préservé de l'agitation du continent. Elle y débarque avec son amant, le préfet du Vaucluse venu y soigner une tuberculose. Dans la petite barque qui les a emmenés depuis les Salins d'Hyères, celui-ci s'est délesté de son identité civile pour devenir le poète Claude Balyne. Marceline se présente comme son épouse, elle qui a délaissé son vrai mari, Marcel Henry, notaire à Châteauneuf-du-Pape. Le couple s'installe dans une petite maison.
Un quotidien partagé
Leur quotidien est rythmé par les balades et les lectures. En mai 1919, Marceline envoie un télégramme à son vrai mari : « Nous avons trouvé le paradis. Viens ! » Marcel Henry, qui a accepté depuis longtemps que sa femme soit heureuse dans les bras d'un autre, liquide son ancienne vie et les rejoint. Aux yeux des 35 habitants de l'île, il sera le frère de Marceline. Un drôle de pacte pour un ménage à trois tout aussi étonnant.
« L'un et l'autre étaient en admiration et en obéissance devant elle, estime l'auteur toulonnais Yves Stalloni, qui a signé plusieurs biographies sur des figures locales (Michel Pacha, Jean Aycard, l'abbé Galli...). Elle revendiquait une position de rivalité avec l'homme afin d'en être l'égal. C'était une femme à poigne qui aimait diriger et elle savait commander. »
« Elle était à la fois autoritaire, douce, rayonnante et déterminée. C'était une femme forte, résolument moderne, souligne l'éditrice Claire Paulhan. Ces trois personnes sont arrivées à s'entendre pour trouver un mode de survie sur cette île. Ce n'était pas évident car après la Première Guerre mondiale, il n'y avait plus de pêcheurs et les champs n'étaient plus entretenus. Ils étaient très démunis. C'est elle qui a eu l'idée de reprendre une auberge abandonnée pour créer l'Hostellerie provençale qui leur a assuré un moyen de subsistance. Elle a organisé les choses à la façon d'un homme politique, avec finesse. Elle a vu les dangers arriver, les a anticipés et fait venir des gens de confiance (la famille Buffet). Elle décidait de tout mais pour la bonne cause, avec le souci du bien commun. Elle régnait sur ces deux hommes et la petite population de Port-Cros, comme un maire. Elle leur donnait beaucoup en retour et leur a fait comprendre qu'ils pouvaient vivre d'un tourisme raisonné. »
La création d'une communauté littéraire
Dans les années 1920, une rencontre fortuite va donner encore plus de légitimité à leur dessein. Sur le quai du port, Marceline discute avec un certain Jean Paulhan, fraîchement nommé directeur de la Nouvelle revue française dont elle est abonnée. Il aimerait faire venir des amis écrivains sur l'île. Les Henry lui louent le fort de la Vigie l'été suivant pour un franc symbolique avec obligation de le nettoyer. Défilent alors André Gide, Jules Supervielle, Henri Michaux, Marcel Arland, Marcel Jouhandeau, DH Lawrence, Saint John Perse. Une communauté littéraire se crée dans les années 1930 autour de Marceline Henry.
« Elle évoluait dans une sphère intellectuelle et côtoyait des esprits supérieurs. Elle était dans son élément. Elle ne voulait pas du médiocre, ni de tourisme populaire », dépoussière Yves Stalloni. On estime aujourd'hui que près d'une quarantaine d'œuvres littéraires ont été écrites depuis et sur Port-Cros.
De l'île fée au parc national
Celle que l'on surnomme peu à peu la Dame blanche pour ses robes immaculées compte bien protéger son « île fée », d'après la formule de Claude Balyne. Un premier acte notarial est signé dès 1921 mais les héritiers des vendeurs se retournent contre les Henry. Malgré des décennies de procédures judiciaires, la mort de Claude Balyne en 1930, l'exil pendant la Seconde Guerre mondiale et le décès de Marcel Henry en 1953, Marceline continue de se battre pour faire classer l'île. Port-Cros devient le deuxième parc national français dix ans plus tard, grâce à Jean Paulhan et son amitié avec André Malraux devenu ministre de la Culture. Marceline mourra en paix en 1966.
Un travail de recherche approfondi
Il aura fallu deux ans à Yves Stalloni pour écrire ce roman biographique, d'une facture classique mais à la fluidité délicate. S'il se permet certaines largesses sur les nombreux dialogues qui pimentent le récit, le Toulonnais a effectué un long travail de recherches. Auprès de son éditrice Claire Paulhan tout d'abord qui enrichit une collection de documents depuis des années ; auprès de Pierre Buffet, petit neveu de Marceline Henry et mémoire vivante de Port-Cros, aujourd'hui âgé de 96 ans ; et grâce à plusieurs ouvrages publiés par l'association des amis de Port-Cros et tirés de la bibliothèque du Parc national éponyme.
« J'ai pu y lire son testament », se réjouit l'auteur. Sa Dame blanche devient à son tour le testament moderne d'une destinée haute en couleurs.
Marceline Henry, la Dame blanche de Port-Cros, d'Yves Stalloni. Paru en mai 2026 aux éditions Claire Paulhan. 250 pages, 26 euros.



