Un roman italien qui capture la fragilité de l'adolescence face à l'Histoire
Le nouveau roman de l'écrivain italien Sandro Veronesi, intitulé 'Septembre noir', entremêle avec une grâce exceptionnelle l'éveil des sentiments juvéniles et l'ombre d'une tragédie imminente dans l'Italie des années 1970. Il s'agit d'un de ces livres dont on souhaiterait qu'ils ne se terminent jamais, tant la prose est envoûtante et les émotions palpables.
L'été 1972 en Toscane : un cadre idyllique perturbé
Été 1972, à Fiumetto, une station balnéaire pittoresque sur la côte toscane. Comme chaque année, l'avocat Bellandi s'installe en famille dans une maison de location pour les vacances. Cependant, le rituel estival est bouleversé par ses absences prolongées, qu'il justifie par une affaire criminelle en cours à Florence. Cette explication semble toutefois masquer des vérités plus sombres.
La famille doit aussi protéger du soleil la petite Giuglia, avec ses cheveux roux, sa peau laiteuse et ses taches de rousseur, une beauté diaphane héritée de sa mère irlandaise. Son frère aîné, Gigio, s'ennuie profondément en l'absence d'Astel Raimondi, la voisine de plage aux tresses noires comme l'onyx, qu'il admire de loin. Tout bascule lorsqu'elle réapparaît après un séjour linguistique en Angleterre et commence enfin à s'intéresser à lui.
Astel rapporte des disques dont elle demande à Gigio de traduire les paroles. Ensemble, ils lisent, chantent, dansent et découvrent les prémices de l'adolescence, dans une atmosphère de douceur et d'innocence. Cette période de bonheur familial semble cependant fragile, car une menace plane dès le début du récit.
La menace terroriste et la construction narrative fragmentée
Dès l'amorce du récit, une menace pèse sur les souvenirs de Gigio, le narrateur devenu adulte, qui est écrivain et traducteur, un double évident de Sandro Veronesi. La coexistence du passé et du présent se fond dans la grâce musicale de l'écriture, où l'auteur excelle à capter l'impondérable : un regard, un silence, une variation imperceptible.
Inéluctablement, le dénouement approche par paliers et par secrets dérobés. Veronesi délaisse la stricte linéarité du récit au profit d'une construction fragmentée, utilisant des lettres, des réminiscences, des paroles rapportées et des digressions. L'histoire progresse ainsi par légers soubresauts, comme une mémoire en train de se recomposer, une façon de retenir l'instant tout en laissant sentir qu'il est déjà perdu.
Au drame intime se superpose le 'Septembre noir' du titre, qui fait référence à l'organisation terroriste responsable de l'assassinat des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich de 1972. Tandis que l'Histoire s'embrase avec ces événements tragiques, le bonheur familial s'écroule sur fond d'un pacte rompu, créant un contraste poignant entre la micro-histoire personnelle et la macro-histoire mondiale.
Une exploration délicate de la métamorphose adolescente
Rarement aura-t-on exploré avec une telle délicatesse le couloir instable qui mène de l'enfance à l'adolescence. Sans pathos ni ostentation, Veronesi saisit, par touches presque imperceptibles, les signes irréversibles de la métamorphose. Une scène suspendue, sous un ciel d'airain, où le garçon contemple avec son père l'apparition miraculeuse d'îles lointaines insoupçonnées, illustre comment l'émotion naît dans les interstices, dans ce qui tremble et se dérobe.
Derrière l'anodin comminatoire affleure la gravité des amours naissantes et la férocité des liaisons qui succombent. Après 'Chaos calme' (Grasset, 2008) et 'Le Colibri' (Grasset, 2021), tous deux couronnés par le prestigieux prix Strega, Sandro Veronesi signe avec 'Septembre noir' un roman d'apprentissage d'une délicatesse rare.
Ce récit est à la fois mélancolique et lumineux, abordant la fin des illusions et le pouvoir rédempteur du langage. Il témoigne de la maîtrise narrative de Veronesi, qui, en quelque sorte, se traduit lui-même à travers les années, offrant une réflexion profonde sur la mémoire et l'identité.
'Septembre noir', de Sandro Veronesi, traduit de l'italien par Dominique Vittoz, est publié aux éditions Grasset. Il compte 320 pages et est disponible au prix de 22,90 € en version papier, et 15,99 € en ebook.



