Leïla Slimani publie 'Assaut contre la frontière', un essai personnel sur la langue et l'universalité
Un an après la publication de J’emporterai le feu, dernier tome de sa trilogie inspirée par son histoire familiale entre le Maroc et la France, Leïla Slimani fait son retour avec un nouvel ouvrage. Cette fois, l'autrice lauréate du prix Goncourt 2016 propose un court essai intitulé 'Assaut contre la frontière', écrit spécialement pour le festival d'Avignon 2025 qui avait mis à l'honneur la langue arabe.
Un questionnement linguistique profond
Le livre naît d'une question qui hante l'écrivaine avec une intensité troublante : pourquoi ne parle-t-elle pas couramment l'arabe, alors qu'elle est née au Maroc ? Plus précisément, pourquoi ne le parle-t-elle plus que comme l'enfant qu'elle était autrefois ? Ce questionnement s'approfondit lorsqu'elle évoque la poétesse libanaise Etel Adnan, se reconnaissant dans cette position d'être « à la porte de cette langue », l'érigeant en « mythe, en une sorte de paradis perdu ».
L'essai se présente ainsi comme une réponse à ce sentiment de culpabilité qui la tenaille jusqu'à la réveiller la nuit, démontrant que les cauchemars peuvent être linguistiques, particulièrement pour un écrivain. Le titre, emprunté au journal de Kafka, symbolise cette volonté de briser les frontières intérieures, alors que le monde contemporain semble voir se figer les communications entre cultures.
De l'intime à l'universel
Si l'ouvrage commence comme un questionnement personnel - l'autrice exprimant sa lassitude d'être cataloguée comme « écrivain maghrébin » ou « mauvaise Marocaine » sous prétexte qu'elle écrit en français - il se transforme rapidement en un vibrant plaidoyer pour une littérature universelle. Slimani s'entoure de figures qu'elle nomme les « bâtards internationaux », citant Salman Rushdie et Mario Vargas Llosa qui revendiquaient une littérature à la fois universelle et décentrée.
Reprenant la pensée de Roland Barthes selon laquelle la langue est pour l'écrivain un corps maternel à « glorifier, embellir ou dépecer », elle trace le chemin vers une vision du monde comme « Babel heureuse » accessible à tous grâce aux romans. « Grâce au roman, nous éprouvons avec la même intensité la passion d'une âme russe, le désarroi d'un baleinier américain ou la mélancolie d'un général colombien », écrit-elle avec conviction.
La littérature comme rempart contre les divisions
Dans un contexte où certains romans sont à nouveau interdits dans divers pays, Slimani pose une question cruciale : la littérature peut-elle changer la donne ? Son essai défend l'idée que les œuvres littéraires transcendent les différences culturelles et linguistiques, créant des ponts entre les êtres. L'autrice conclut par cet aveu poignant : « C'est d'abord dans les livres que j'ai aimé les gens », affirmant ainsi le pouvoir fédérateur de la lecture.
'Assaut contre la frontière' (Gallimard, 80 pages, 10 euros) se présente donc comme un texte à la fois intime et politique, où l'exploration d'un rapport complexe à la langue maternelle débouche sur une célébration de la capacité de la littérature à unir l'humanité malgré - et peut-être grâce à - ses différences.



