Siri Hustvedt raconte son deuil dans un livre hommage à Paul Auster
Siri Hustvedt publie Ghost Stories, un hommage à Paul Auster

Un livre pour dire l'absence

Il voulait « revenir en fantôme », elle a écrit des « histoires de revenant ». Le 30 avril 2024, Paul Auster s’éteignait dans la bibliothèque de sa maison de Brooklyn, au terme de mois de lutte contre un cancer du poumon. Pour « ramener sur la page quelque chose de cet homme », auteur de romans acclamés tel Moon Palace, Léviathan ou 4 3 2 1 (Actes Sud, 1990, 1993, 2018) dont elle a partagé l’existence pendant quarante-trois ans, Siri Hustvedt rassemble dans Ghost Stories les fragments d’une vie bouleversée par la disparition. Elle mêle réflexions sur le temps perdu et lettres d’amour retrouvées, raconte ce quotidien « détraqué » par le deuil « jusqu’à devenir méconnaissable ».

Une architecture du souvenir

Dans la maison de Brooklyn transformée en « architecture du souvenir », tout lui rappelle sa solitude nouvelle : la floraison des roses du jardin, l’odeur des cigares Schimmelpenninck que son mari fumait, son écriture abandonnée sur des bouts de papier, les Lettres à Miles adressées à leur petit-fils, dont Paul Auster avait entamé la rédaction quelques mois avant de mourir. Inédites, ces lettres sont reproduites dans le livre, de même que les « nouvelles de Cancerland » que Siri Hustvedt envoie par mail à leurs proches pour les tenir au courant de l’évolution de la maladie.

Si l’écrivaine préfère l’exactitude du vocabulaire médical à l’édulcoration d’une réalité altérée par le cancer, Ghost Stories n’est pas La Cérémonie des adieux, dans lequel Simone de Beauvoir a décrit la dégradation du corps de Sartre, ce que beaucoup ne lui ont jamais pardonné. « Dire et ne pas dire. Que mettre sur la page et qu’en retrancher ? interroge Siri Hustvedt. Ce livre est une sorte de journal, et, comme de nombreux journaux, probablement tous, il est plein de trous – une géographie du dire et du ne pas dire. »

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Épreuves et tendresse

Intimes et pudiques à la fois, ces pages érigent avant toute chose un monument de tendresse en mémoire de l’être aimé et de leurs souvenirs communs. En février 1981, une « étudiante et poétesse en herbe » aperçoit « un bel homme en veste de cuir noire, les épaules voûtées, l’air méditatif » et ressent pour lui « une forte attirance, comme un coup à l’arrière de la nuque ». « Je veux qu’il m’embrasse et il le fait. Je l’amène chez moi, tout au nord de la ville, au 309 West 109th Street. » L’histoire d’un duo bientôt emblématique de l’intelligentsia new-yorkaise débutait. Non sans accroc. Un jour où ils doivent se voir, n’ayant pas de nouvelles, elle l’appelle. « Il me dit alors : “Je ne peux pas. Je suis en train d’écrire.” Il reste chez lui pour écrire alors qu’il pourrait être avec moi ? Moi aussi j’écris, ai-je pensé. Je me suis contentée de dire okay. Je voulais me protéger, dissimuler ma déception. »

Nimbés de nostalgie, les moments heureux côtoient les épreuves que le couple aura à surmonter, parmi lesquelles la mort tragique de Daniel et de Ruby Auster, le fils et la petite-fille de Paul Auster, tous deux décédés d’une surdose d’héroïne et de fentanyl. Des épreuves qui n’auront pas altéré le « long dialogue continu au sujet de petites choses et de grandes » entretenu par les deux écrivains.

Chronique d’une absence irrévocable, Ghost Stories est un texte baigné de lumière qui a l’élégance de ne pas occulter les parts d’ombre, le témoignage très personnel et pourtant universel d’une femme pleurant son époux. Paul Auster voulait être un revenant : voici son vœu exaucé, auréolé de cet amour avec lequel Siri Hustvedt signait ses lettres, quatre décennies plus tôt.

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