Schmattès : Le marché à l'état pur, entre mémoire juive et capitalisme
Schmattès : Le marché à l'état pur et la mémoire juive

Schmattès : Un mot chargé d'histoire et de préjugés

Le terme Schmattès a profondément marqué mon enfance. Dans le milieu de mes parents, Juifs ashkénazes, communistes et cultivés, il était empreint d'un mépris indicible. Il désignait le monde du Sentier, ce repaire de Séfarades jouisseurs, ce nid de commerçants incultes et, surtout, ce milieu obsédé par ce qu'il y avait de pire : le culte de l'argent.

La libération des préjugés par la lecture

Le livre de Guillaume Erner m'a non seulement aidé à me libérer de ces préjugés marqués par l'instinct de classe, mais il m'a aussi fait découvrir in vivo le deuxième cercle du capitalisme, tel que Fernand Braudel l'a défini dans sa trilogie monumentale.

Entre l'échange du quotidien et l'économie-monde se glisse l'univers infini de l'économie de marché. Et le domaine de la fringue en est la quintessence, tel qu'il s'est déployé dans un petit quadrilatère du centre de Paris, marqué à chaque coin de rue par l'ombre portée de la Shoah.

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Le marché à l'état pur : Une lutte pour la survie

Schmattès, c'est le marché à l'état pur, c'est-à-dire la vie elle-même. Il s'agit de deviner, en se promenant le nez au vent, ce que les clientes auront envie d'acheter. De produire à toute vitesse et par tous les moyens les modèles dont on espère monts et merveilles. De les positionner stratégiquement dans les magasins, là où le regard des acheteuses se porte en premier.

La gestion du fonds de roulement devient un art du subterfuge : se faire payer rapidement pour régler ses propres dettes le plus lentement possible. Il faut jongler avec le fatras de réglementations, de disciplines et de punitions qu'un État faussement bienveillant produit avec un enthousiasme sans cesse renouvelé.

La course contre la faillite

Survivre lorsque les clients se font rares relève du parcours du combattant. Il faut courir tel un sprinteur, de fausses solutions en illusions, d'illusions en artifices comptables, de ces dernières en tentatives de prestidigitation financière. Une obsession persiste, au croisement de l'instinct de survie et de l'orgueil : éviter la faillite, vécue en France comme un opprobre social, alors qu'aux États-Unis, elle ne serait qu'une simple péripétie.

La dure réalité du dépôt de bilan

Et quand la réalité s'avère plus forte, prenant la forme d'un dépôt de bilan, il faut tenter de survivre face au rouleau compresseur d'une justice qui comprend l'économie encore moins que la philosophie bouddhiste. Cette justice plaque ses questions naïves, au mieux, perverses au pire, sur une activité dont les motivations, la réalité et la dureté lui échappent complètement.

Aux États-Unis, Guillaume Erner, après une faillite, aurait simplement recréé une entreprise. En France, il devient sociologue et journaliste, empruntant des voies de résurrection paradoxales.

Une interrogation persistante

Demeure en surplomb de l'univers des Schmattès une interrogation profonde. Si un bougnat auvergnat avait écrit le même livre, l'appliquant non aux fringues mais aux débits de boissons et de tabac, cet ouvrage aurait-il eu le même ton, empreint de cette gaieté triste, de cette nostalgie d'un monde englouti ?

Dans ce monde disparu s'entremêlent le souvenir d'un métier évanoui et, plus grave encore, la mémoire d'une population décimée. La réponse est évidente : non. Erner transcende cette double douleur – l'une mineure, l'autre incommunicable – avec l'instrument que les Juifs de l'Est ont su préserver depuis la disparition de leur monde : l'humour yiddish. Et cet humour sait encore être irrésistible.

« Schmattès », de Guillaume Erner (Flammarion, 288 pages, 20 euros).

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