Aubergine, pêche : le nouveau langage érotique
Qui ignore encore que ces deux émojis font désormais office de langage érotique ? L’un représente une verge, l’autre une paire de fesses. Textoter l’un de ces symboles à un interlocuteur n’a, en 2026, rien d’innocent. Après les mots de Crébillon, Casanova, Anaïs Nin, Pauline Réage et Régine Deforges, ne nous reste-t-il en 2026 qu’un légume et un fruit pour dire notre désir ?
« La période est lugubre dans l’histoire du plaisir ; nous sommes obsédés par nous-mêmes, et la société, des réseaux à l’inanité du politique, du consumérisme au néolibéralisme débridé, nous y pousse », affirme l’écrivain Olivier Guez, qui dirige Dernières Nouvelles d’Éros, ouvrage collectif ayant vocation à cultiver l’excitation dans une époque peu portée sur la réjouissance. Dix ans après #MeToo, 11 plumes se prêtent au jeu.
Romantisme, courroux, émotion…
Toutes les nouvelles de ce recueil ne visent pas à soulever une immédiate pulsion onaniste. L’érotisme s’étend aux quatre coins du spectre que caresse le désir : au-delà de sa vocation excitatoire, il titille les questions sociale, politique, morale et humaniste. C’est aussi sa fonction, rappelle Olivier Guez dans son intelligente préface.
Du burn-out sexuel au couple marié jouant les clandestins
Ainsi le verrons-nous tendre vers le romantisme chez David Foenkinos, qui raconte la frénésie, puis le « burn-out sexuel » d’une épouse lassée de son couple, le courroux chez Kamel Daoud, qui met en scène un couple marié jouant les clandestins face aux « barbus » qui traquent « l’immoralité », l’émotion chez Leïla Slimani, qui dit le désir retrouvé d’une femme jugée (par elle-même surtout) trop vieille pour s’offrir le plaisir.
Et le trouble ? Il grimpe haut chez Nicolas Chemla, qui chorégraphie comme une tragédie antique les ébats de deux hommes, qui fusionnent en « une même créature parcourue d’un désir brûlant, électrique », face à une dictature qui assassine les gays – leurs étreintes ont de quoi enflammer les plus hétérosexuels d’entre nous.
Suivons la génération Z, en particulier Esther Teillard et ses acolytes, loin du petit potager des émojis…
Il s’envole aussi sous la plume d’Esther Teillard, émissaire, du haut de ses 25 ans, d’une génération Z qui, selon Olivier Guez, ne ferait « plus (guère) l’amour » : sa narratrice, vacancière désœuvrée, trouve le chemin du plaisir dans la gérontophilie, en compagnie d’un homme condamné par un cancer de la verge. La génération Z sait-elle mieux que les précédentes aiguiser ses appétits au fusil de la transgression ? Suivons Esther Teillard et ses acolytes loin du petit potager des émojis, vers le jardin des grandes jouissances. Qu’elles soient sexuelles, cérébrales, sentimentales, ou qu’elles mêlent fluides et tendances en un joyeux exercice collectif.
Dernières Nouvelles d’Éros, ouvrage collectif dirigé par Olivier Guez, avec Anne Berest, Nicolas Chemla, Kamel Daoud, François-Henri Désérable, David Foenkinos, Mirwais, Abnousse Shalmani, Leïla Slimani, Esther Teillard, Lila Azam Zanganeh (Grasset/Séguier, 240 p., 20,90 €).



