Parution du deuxième tome de l'intégrale des « Carnets » de Paul Gadenne
Une œuvre majeure (et inédite) d'un des grands écrivains français du siècle dernier, hélas, encore trop méconnu. Toute sa vie, Paul Gadenne (1907-1956) eut à composer avec une discrétion qui, si elle correspondait sans doute à sa nature la plus profonde, lui fut d'abord imposée par la maladie, cette tuberculose qui se déclara alors qu'il était encore jeune homme et qui finira par l'emporter à l'âge de quarante-neuf ans à Cambo-les-Bains, dans le Pays basque. Toute sa vie, mais toute sa mort aussi. Loin du devant de la scène littéraire et des effets de mode et de mouvements (l'existentialisme, les Hussards, le Nouveau Roman, l'école Tel Quel…), Gadenne, avec d'autres réprouvés de la notoriété – Calet, Guérin, Thomas ou Perros, pour ne citer qu'eux – n'était plus qu'un nom qui brillait faiblement dans le souvenir des lecteurs.
Reconnaissance posthume
Il fallut la publication d'un grand roman inédit, « Les Hauts-Quartiers », dix-sept ans après sa mort, et celle au début des années 1980 de « Baleine », une nouvelle d'une beauté adamantine, pour que son nom ressurgisse, fût-ce temporairement, alors que se formait tout de même autour de lui un cercle de « happy few » venus des horizons les plus divers et réunis au moins par une admiration, voire une fascination, profonde et durable pour son œuvre. Ce sont eux d'abord qui sauront l'importance, majeure, de la publication, aujourd'hui, aux bons soins des excellentes Éditions des Instants, de ce volume exhaustif (si des extraits avaient pu déjà paraître ici ou là) des « Carnets » de Gadenne, couvrant en près de mille pages, dix ans – 1937 à 1947 – de vie et de travail. Tout au long de son existence, en effet, le romancier a tenu très scrupuleusement des carnets, mélange éblouissant entre le journal intime et les fragments de réflexions autour de l'œuvre toujours à venir. C'est le récit d'un homme et d'un écrivain « empêché » qui se dévoile ici.
Du Nord au Pays basque
La maladie et l'exode durant la guerre ont déposé cet enfant du Nord sur les rives du Pays basque, à Bayonne. Favorisé sans doute par son extrême sensibilité aux aléas de tout ce qui est humain, Gadenne y vivra comme en un pandémonium, une longue suite d'émotions avortées, de trahisons, de vanités bourgeoises, lui qui n'aimait rien tant que la promesse du silence, de bruit et de fureur. Impuissant, douloureux, il écrira : « Je suis celui à qui la haine a manqué. » Tout lui est tourment, les jeunes femmes qu'il aime trop ou mal, les exigences de son œuvre et surtout l'atroce servitude qui est la sienne auprès de gens, notamment sa logeuse, qui en font le jouet de leurs désirs enfouis. Tout lui est joie, la mer, le retour du printemps, une promenade, l'unité retrouvée d'une conversation amoureuse. Mais malgré tout, tout s'échappe toujours : « Je croyais être arrivé dans votre vie au moment où vous étiez à un carrefour, et je suis arrivé juste pour vous voir disparaître à l'angle de la rue. » Ne perdons plus jamais de vue Paul Gadenne. « Le Long de la vie, Carnets 1927-1937 », de Paul Gadenne, éd. des Instants, 950 p., 35 €.



