Paul et Hélène Morand : un couple brillant et sulfureux revisité par David Bonneau
Paul et Hélène Morand : un couple sulfureux revisité

Un couple mythique et controversé

C'était un couple mythique, brillant, détestable : lui, Paul Morand (1888-1976), styliste hors pair, scribe des années folles, nouvelliste étincelant et collabo rompu à toutes les infamies… Elle (1879-1975), née Crissoveloni, polyglotte richissime devenue princesse Soutzo, germanophile, archi-lettrée, antisémite de compétition, adoratrice de son époux surnommé Pouti-Pouti, Boy ou Darling Too-Too et par lui surnommée « La Chouette »…

Ensemble, ces deux-là vécurent jusqu'à leur mort une romance toute d'intensité mondaine. L'infidélité, l'avidité, l'envie, l'opportunisme, y eurent leur belle part – ainsi qu'une complicité intellectuelle sans pareille. Leur nouveau biographe, David Bonneau, revisite, après les enquêtes définitives de Pauline Dreyfus, leur épopée sulfureuse grâce à des correspondances et des journaux intimes jusque-là inédits. Pour qui s'intéresse à l'histoire de la littérature, c'est passionnant. Les esprits plus sensibles, eux, seront vite écœurés par ces deux personnages surdoués et vils…

Si civilisés et si abjects

Car tout est bizarre entre Hélène et son « Boy » : elle l'adore, le protège, dépose sa fortune à ses pieds, corrige avec finesse ses manuscrits, lui bâtit une « cathédrale » dans l'avenue Charles-Floquet, tandis que le nabab Paul se laisse dorloter, la trompe, éparpille ses bâtards, exploite son carnet d'adresses… Avec les Morand, on fréquente évidemment le Tout-Paris, le « gratin révolté », les milliardaires, les « thé-deum » de l'époque, les hitlériens, (« Si les Allemands ne gagnent pas cette guerre, et si les juifs reviennent, je mourrai », écrit Hélène en 1942). Une double obsession dans leur vie d'exil (Tanger, Vevey…) et de palaces (surtout le Ritz) : la haine de De Gaulle et des « youpins » – sauf s'ils s'appellent Rothschild ou Paul-Louis Weiller. Notons tout de même – afin de complexifier l'affaire – que le Juif Proust fut éperdument amoureux d'Hélène et que Morand n'hésita pas à choisir le Juif Maurice Rheims comme exécuteur testamentaire…

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Le paradoxe des Morand

D'où la question : comment peut-on être si intelligent et si vaniteux ? Si bien civilisés et si abjects ? Comment peut-on écrire Venises ou la Vie de Guy de Maupassant, un chef-d'œuvre, et choisir en chaque circonstance le parti de l'ambition et du calcul ? La chronique défaille devant le paradoxe des Morand, ces deux fauves qui se sont rencontrés et aimés au pays de l'égoïsme et des honneurs éperdument quémandés. Les fringants hussards qui, après-guerre, voudront ressusciter un couple enseveli sous sa mauvaise réputation auraient dû comprendre que nul, en fin de compte, ne survit durablement à la médiocrité des cœurs secs.

Hélène et Paul Morand, de David Bonneau (Plon, 347 p., 22 €).

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