Occidents : le guide de survie intellectuelle pour temps troublés
Frédéric Martel signe avec Occidents un véritable guide de survie intellectuelle pour notre époque tumultueuse. Publié chez Plon, cette œuvre monumentale représente le fruit d'une enquête époustouflante menée dans pas moins de 52 pays à travers le monde. L'auteur s'est immergé dans les cercles de ceux qui ont juré la perte de l'Occident et le couvrent régulièrement d'injures, quand ce n'est pas de bombes.
Traverser le miroir des perceptions
Martel a courageusement traversé le miroir des perceptions pour aller « au contact » des apôtres du mal nommé « Sud global ». Cette entité, trop disparate pour être véritablement globale et qui ne se situe pas toujours géographiquement au sud, semble pourtant trouver un point d'accord sur un sujet : notre civilisation occidentale. Le livre se présente ainsi comme un récit passionnant et superbement écrit, bien au-delà du simple essai de réflexion.
Rencontres avec les figures de l'antioccidentalisme
Les pages consacrées à Alexandre Douguine, l'idéologue russe dont Vladimir Poutine puise allègrement dans les divagations quand cela l'arrange, valent particulièrement le détour. Martel décrit avec précision son absence totale d'humour et sa bague pourpre – « un cadeau des Iraniens » – qui fait pendant joaillier aux drones Shahed que Téhéran fournit à Moscou pour s'abattre sur Kiev. Douguine définit ce qu'il appelle la « westernologie » comme une « invitation à réduire, à déconstruire, à détruire la prétention de l'Occident à se croire le modèle des valeurs universelles ».
L'enquête nous fait rencontrer des personnages aussi incroyables que Dogu Perinçek, ancien maoïste transformé en ultranationaliste turc et farouchement prorusse. Le lecteur fait ses courses au « Guevara Shop » de Jérusalem-Est, scrute les références dans les rayons d'une librairie d'Alger, et découvre l'Histoire telle qu'elle est réécrite, la revanche telle qu'elle est envisagée, ainsi que des oxymores savamment scandés comme la formule « fascisme libéral ».
De Moscou à Pékin : la cartographie de la contestation
De Moscou à Pékin, de Ramallah à Brasilia et de New Delhi à La Havane, Martel a méthodiquement confessé ceux qui nous en veulent. L'auteur souligne avec justesse nos curieuses pudeurs occidentales à « donner la parole » à ceux d'en face, alors que nous avons un besoin crucial de savoir – et de montrer – qui ils sont véritablement. Chacun parmi ces adversaires a ses raisons, parfois même bonnes, de fustiger ses cibles favorites.
Les doctrines antioccidentales se révèlent d'autant plus diverses que l'Occident lui-même manque singulièrement d'homogénéité. « Chacun se fabrique son Occident pour le dénoncer », écrit avec pertinence Martel. À la fin de son périple, l'auteur confie son intuition profonde que « le terme même “Occident” est devenu, au fil du temps et à travers le monde, le synonyme du mot “démocratie” ».
La démocratie comme enjeu central
La démocratie apparaît ainsi comme l'enjeu central, le cauchemar partagé du Hezbollah comme de Poutine, de Xi Jinping comme d'Erdogan. C'est précisément pourquoi Martel défend avec conviction l'idée d'Europe, si démocratique comparée au reste de la planète. Nos adversaires dans le monde savent remarquablement s'entraider quand la nécessité l'impose, comme l'a brillamment démontré Anne Applebaum dans son excellent ouvrage Autocratie(s).
Ils manquent rarement de prêter main-forte à nos incendiaires domestiques, ainsi que l'a raconté Giuliano da Empoli. Frédéric Martel ajoute une substance supplémentaire et précieuse grâce à son enquête de terrain minutieuse, où apparaît par exemple – de manière fascinante – le soutien actif du Venezuela à la gauche radicale en Europe.
Un voyage intérieur en terrain hostile
Cette aventure en terrain hostile se double d'un véritable voyage intérieur. Martel constate que les idéologies de la haine de l'Occident prospèrent paradoxalement au sein même des démocraties occidentales. Aux marges de la gauche, on rencontre un islamisme militant, l'idéologie décoloniale, l'anticapitalisme radical, l'antisionisme virulent. Aux franges de la droite, on trouve ceux qui déplorent ce qu'ils perçoivent comme une décadence occidentale – en écho troublant aux adversaires extérieurs – et veulent en découdre, quitte à passer par le chaos, à commencer par le pyromane en chef Steve Bannon.
Ces deux courants finissent d'ailleurs par se rejoindre dans ce que l'auteur appelle judicieusement un « U-turn ». Cette hybridation idéologique est déjà une réalité tangible qu'il nous faut comprendre.
Connais ton ennemi et connais-toi toi-même
« Connais ton ennemi et connais-toi toi-même », conseillait Sun Tzu dans L'Art de la guerre. Martel a appliqué cette leçon à la lettre avec une rigueur exemplaire. Son livre mériterait d'être placé, pour empêcher de dormir, sur les tables de chevet de nos dirigeants qui s'imaginent encore que les choses vont se tasser avec un peu de pouvoir d'achat et de patience. C'est décidément un sale temps pour les ravis de la crèche, et Occidents nous offre les lunettes nécessaires pour voir clair dans cette obscurité grandissante.



