Émilien Bouglione, figure du Cirque d'Hiver, s'éteint à 89 ans
Émilien Bouglione, prince du cirque, est décédé

La disparition d'un prince du cirque français

Le monde du cirque français est en deuil. Émilien Bouglione, héritier de l'une des plus illustres dynasties circassiennes françaises, s'est éteint dimanche 15 mars à l'âge de 89 ans. Avec lui se tourne une page majeure de l'histoire du Cirque d'Hiver de Paris, établissement dont le nom des Bouglione est indissociable depuis plus de neuf décennies.

Un enfant de la balle devenu maître écuyer

Né dans une caravane à Coulommiers (Seine-et-Marne) le 20 juillet 1934, Émilien Bouglione était véritablement un enfant de la balle. Quatrième enfant du dompteur Joseph Bouglione (1904-1987) et de l'acrobate Rosalie Van Been (1910-2018), il appartenait à cette génération qui a vu la famille passer de l'itinérance foraine à la sédentarisation parisienne.

À l'automne 1934, ses parents Rosa et Joseph Bouglione, circassiens itinérants, rachètent le Cirque d'Hiver à Gaston Desprez. Ce bâtiment polygonal édifié sous le Second Empire, situé rue Amelot près de la place de la République dans l'est de Paris, devient alors le berceau familial.

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Formé très jeune à l'équitation comme ses six frères et sœurs, dont Sampion surnommé Papouk décédé en 2019, Émilien s'est imposé comme l'un des meilleurs cavaliers de la troupe avant de succéder à son frère Firmin à la tête de l'institution familiale.

« Maître écuyer de génie, il a fait du Cirque d'Hiver le temple mondial de notre art, ce qui lui a valu le surnom de prince du cirque », indique un communiqué de l'institution publié sur les réseaux sociaux.

Une dynastie circassienne aux racines italiennes

Le nom Bouglione est indissociable du monde du cirque français, mais ses origines remontent à l'Italie du XIXe siècle. La légende familiale fait descendre le clan d'une longue lignée de montreurs d'ours née en 1820 avec Scipion Boglioni, un ancien marchand de tissu devenu artiste de rue après avoir épousé une gitane.

C'est l'un de ses petits-enfants, Joseph Bouglione (1875-1941) alias Sampion, qui crée le premier cirque Bouglione après s'être installé en France au début du XXe siècle. Parce qu'il a quatre fils - Alfred dit Alexandre (1900-1954), Joseph II (1904-1987), Firmin (1905-1980) et Nicolas dit Sampion II (1910-1967) - il baptise cet établissement le Cirque des quatre frères Bouglione.

Chacun se voit attribuer un rôle précis : Alexandre gère les finances, Firmin est équilibriste et dresseur de fauves, Sampion s'occupe de la cavalerie et Joseph les éléphants. En 1926, les quatre frères achètent le matériel laissé en France par les producteurs de la tournée européenne de Buffalo Bill, intitulant leur spectacle « le Stadium Buffalo Bill ».

L'expansion et le succès du cirque Bouglione

Les frères Bouglione ont le sens du spectacle et du marketing. Leur chapiteau importé des États-Unis, l'un des plus grands d'Europe, peut accueillir jusqu'à 12 000 spectateurs. Appliquant au marché français la recette du cirque Barnum, ils entreprennent une grande tournée européenne.

Ils recrutent un imprésario de cinéma et débauchent les plus grands artistes circassiens de l'époque : une ancienne ballerine formée à l'Opéra de Paris, Rose de France, qui danse sur un fil ; les équilibristes roumains Lupescu ; les pitres Shiretta, Waldemar et Moreno ; les clowns Antonet et Béby ; les perchistes italiens Julietti et les jockeys hongrois Soboleswski.

Leurs numéros de cascades équestres reçoivent les honneurs de la presse. En marge du cirque, ils proposent au public de visiter un zoo présentant une centaine de bêtes sauvages : rhinocéros, hippopotame, singes, hyènes, léopards, lions, tigres et même des pingouins « les seuls de France » selon les réclames de l'époque.

Le rachat du Cirque d'Hiver et la période de guerre

Le rachat du Cirque d'Hiver en 1934 va permettre à l'entreprise de spectacles Bouglione de prospérer encore davantage. Les premières saisons se font connaître grâce à de grands spectacles aquatiques où la scène laisse place à un grand bassin rempli d'eau.

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Ces tableaux intitulés La Reine de la Sierra, La Princesse saltimbanque, Les Aventures de la princesse de Saba, L'Idole de Shanghai et La Perle du Bengale jouent la carte de l'exotisme et mettent en scène des danseuses souvent légèrement dévêtues. Certaines vont rester dans la troupe, comme Pauline Borelli qui devient la première dompteuse de tigres.

Au sein des frères, c'est Joseph Bouglione (comme son père) qui prend l'ascendant lorsque survient la guerre. L'homme, éternellement coiffé d'un stetson, parvient à un tour de force : malgré ses origines tsiganes, il évite à la famille d'être expropriée par les autorités nazies. Au contraire, son cirque est très prisé par les soldats allemands pendant toute l'Occupation.

Joseph ne s'étendra jamais sur cette période. Il prétend ne savoir ni lire ni écrire (« À l'école, je préférais les animaux », confie-t-il à ses visiteurs), mais ses entreprises restent florissantes à la Libération grâce à l'appui de grandes entreprises à qui il prête son cirque pour organiser des galas.

La transmission et l'essaimage de la dynastie

Celui que tout le monde forain appelle « Mon oncle » ou « Monsieur Joseph » transmet à ses enfants une affaire florissante. Le cirque Bouglione rachète ses concurrents les cirques Amar et Medrani (seul autre « cirque en dur de la capitale » en haut de la rue des Martyrs qui sera détruit en 1971).

À la génération suivante, la famille va essaimer : André-Joseph Bouglione et sa femme Sandrine Suskov créent en 1992 le cirque Joseph Bouglione. Alexandre Bouglione fonde avec son épouse Délia le cirque Romanès.

La relève d'Émilien Bouglione, petit-fils de « Monsieur Joseph » à la tête du Cirque d'Hiver, est assurée. Son fils Louis-Sampion est déjà aux commandes, perpétuant ainsi la tradition familiale qui traverse désormais trois siècles d'histoire circassienne.