Le Festin de pierres : Jean-Marc Rochette célèbre la montagne des Écrins
Le Festin de pierres : Rochette célèbre la montagne des Écrins

« Derrière mon jardin commence un chemin infini. » Dès la première ligne, une invitation à arpenter le massif des Écrins, entre les arêtes duquel Jean-Marc Rochette a posé ses planches de dessin. Connu pour la série postapocalyptique au succès mondial Le Transperceneige, adaptée au cinéma par Bong Joon-ho, le réalisateur sud-coréen multi-oscarisé de Parasite, et pour une somptueuse trilogie alpine (Ailefroide, altitude 3954, Le Loup – Prix Wolinski de la BD du « Point » 2019, et La Dernière Reine), l’auteur nous tend dans son second roman la main sûre du montagnard pour une ascension en sept chapitres ayant pour dénominateur commun une beauté sauvage qui « ignore les tragédies humaines ».

Des tragédies et des souvenirs

Des tragédies, comme celle de La Bérarde, hameau isérois dévasté le 21 juin 2024 par une crue torrentielle. À la place de sa chapelle, un trou béant devant lequel notre guide se recueille et d’où s’échappent les fantômes de celles et ceux qui, depuis le milieu du XIIIe siècle, « survivaient dans ce bout de vallée à l’écart de tout ». Autant de silhouettes anonymes – bergers, paysans, commerçants, chasseurs, voyageurs – auxquelles Rochette mêle le souvenir de sa mère, veuve à 26 ans, et de son père, tué en Algérie. Est-ce pour se mesurer à cette absence que, jeune homme, il se confronte à ce « lieu hostile où l’humain est un intrus vaguement toléré » ?

Du piolet au crayon

Aspirant à devenir guide de haute montagne, il est jeté sur un lit d’hôpital par un éboulement, en 1976, et troque le piolet contre le crayon. Mais dans ce livre, le dessin laisse l’écriture s’exprimer seule : elle n’a pas besoin de son soutien tant elle suffit pour faire jaillir de la page les reliefs, les torrents, le sifflement d’une marmotte, l’obstination à vivre d’une jeune renarde arctique et d’une brebis qui, au troupeau, préfère sa liberté. Nul besoin non plus d’un vocabulaire technique prouvant son appartenance à la caste des aventuriers : la langue est simple, épurée, minérale, elle bouleverse sans artifices et offre une expérience vivante de la montagne. Que l’on soit ou non attiré par les sommets, on ne peut qu’être touché par ce livre vibrant d’une humanité célébrant la permanence d’une nature indifférente aux affaires des hommes et donnant un « accès privilégié à la beauté ».

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Un objet-livre unique

La beauté se loge également dans l’objet qu’on tient entre ses mains (sa couverture, son papier, un interlignage qui laisse place à la respiration) et dans la démarche d’une maison d’édition à la fois refuge, observatoire, lieu de vie et de création, que Rochette a implantée à 1600 mètres d’altitude dans le massif des Écrins, ce qui en fait la maison d’édition la plus haute de France. Dans le troisième chapitre, Rochette évoque le jardin d’une voisine, « adossé à un pierrier de blocs de granit », « sans conteste le plus beau du hameau et peut-être de la vallée ». Un soir, alors qu’il la raccompagne chez elle, la vieille dame s’arrête et lui fait remarquer « on est bien ici », un sentiment qui nous traverse à la lecture de ce livre : « On est bien ici. »

Le Festin de pierres, de Jean-Marc Rochette (Les Étages, 208 p., 20€)

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