La Pétroleuse et le Jésuite : une confrontation tragique au cœur de la Commune
« Je voulais le faire souffrir, lui faire expier le bain de sang qui était en ce moment en train de noyer la capitale. Mais en même temps, je me sentais intérieurement attirée vers lui », écrit la communarde Félicie Gimet dans un témoignage saisissant. Le 26 mai 1871, alors que la Commune de Paris vit ses derniers soubresauts dans le 11e arrondissement, cinquante otages sont extirpés de la prison de la Roquette par les communards, acculés par les troupes versaillaises de Thiers qui réinvestissent Paris méthodiquement, sans faire de quartier.
Le décret des otages : une bombe à retardement
Le 5 avril, la Commune valide un « décret des otages » pour faire cesser en retour les massacres de ses troupes par les Versaillais qui tentaient de briser l’encerclement de la capitale. Mais ce décret s’avère être une véritable bombe à retardement. Parmi ces captifs se trouvent des prélats, dont l’archevêque de Paris, Mgr Darboy. Y figure aussi un père jésuite, le très brillant Pierre Olivaint, qui dirige la maison du 35, rue de Sèvres dans le 6e arrondissement.
C’est l’un des deux protagonistes de la rencontre tragique relatée par Frédéric Mounier dans La Pétroleuse et le Jésuite. L’autre, la pétroleuse, a pour nom Félicie Gimet, 35 ans. Ancienne institutrice, ambulancière cantinière lors de la Semaine sanglante, elle n’attend qu’une occasion pour laisser libre cours à sa haine recuite des calotins.
Une lutte sauvage entre deux visions de la France
Il est bien des manières de rendre compte de la Commune. Mounier, déjà auteur d’un haletant Siège de Paris, l’incarne par le passionnant compte à rebours d’un règlement de comptes. C’est l’affrontement d’abord à distance des deux France. Celle qui croit au Ciel, celle qui n’y croit plus.
Le 26 mai, alors que les troupes de Thiers tuent à Paris et à Satory des milliers de communards, ceux-ci répliquent par ce massacre franco-français au 85, rue Haxo dans le 20e arrondissement. Écrire l’Histoire, ce n’est pas juger, mais sonder les âmes et les cœurs. L’auteur alterne les points de vue pour rendre compte de la dignité passionnée du père Olivaint, apôtre social, – « Il trouvait les mots qui s’enfoncent dans les mémoires comme des clous. »
Ou de la fureur emmagasinée par une « rouge ». Quand l’un, avec une prescience divine, attend l’heure de son martyr et de son abandon à Dieu, l’autre fourbit ses armes, ulcérée par la trahison des bourgeois face à la Prusse, le complot scélérat des notables qui réduit le peuple à la misère, la connivence des hommes en noir dont elle redoute l’emprise. Chacun a ses raisons, disait Jean Renoir.
Haro sur les religieux : l’antireligieux à son apogée
Fort de multiples recherches, l’ouvrage ressuscite bien la haine particulière dont fut l’objet les jésuites, allégeants du pape, lierre toujours extirpé, mais vivace dans cette France qui n’a pas encore séparé les Églises de l’État. L’antireligieux est à son apogée : « Il faut en finir avec dix-huit siècles d’ineptie ! C’est trop ! 93 a été trop doux ! Il faut que je fasse mitrailler tout cela dans le Champ-de-Mars », prévient Raoul Rigault, le préfet de police de la Commune.
Il interroge ainsi le père Ducoudray : « Quelle est votre profession ? – Serviteur de Dieu – Où habite votre maître ? – Partout – Écrivez, greffier, en état de vagabondage. » Olivaint parle d’une France malade. Sa plus forte poussée de fièvre a eu lieu durant cette Semaine Sanglante où, écrit Mounier, « la rage désespérée des vaincus, laminés par leur haine, à mesure que leur cercle d’extermination se refermait sur eux, n’est que plus bouillante ».
Paris brûle, les esprits aussi. Le climax de cette orgie se déroule rue Haxo, où trente-six gendarmes et dix prélats tombent sous les balles. Félicie réserve les siennes à Olivaint.
Haine toujours vivace : des codas étonnantes
Ajoutons deux codas étonnantes à ce terminus de l’ultraviolence. Félicie sera sauvée par une sœur des prisons de l’ordre de Marie-Joseph qu’elle rejoindra après s’être repentie. Cent cinquante ans après le massacre, en 2021, autrement dit hier, les cohortes commémoratives des deux camps se sont croisées au hasard de leurs cortèges.
Elles ont failli en venir aux mains. La France ne serait-elle pas encore tout à fait guérie de cet accès de fébrilité ? La Pétroleuse et le Jésuite, de Frédéric Mounier (Cerf, 216 pages, 19,90 €), offre une plongée fascinante dans cette fracture historique toujours palpable.



