Juliette Mita : le rap et la littérature s'entremêlent
Juliette Mita : pont entre rap et littérature

À peine installée sur le canapé gris anthracite de la rédaction du Point, les mots de Juliette Mita, jeune autrice, affluent en cascade. Non pas par nervosité face à l’entretien qui l’attend. Pas pour combler le silence non plus. Mais parce qu’elle cherche à faire tenir une multitude d’idées dans un temps qui est compté. Elle tente de se recentrer : croise les jambes, rejette en arrière sa longue chevelure châtain parfaitement lissée, ajuste ses grandes lunettes. Puis laisse échapper : « Vous savez, depuis toute petite, j’ai toujours eu une passion pour les mots ! »

Même si les années ont apporté leur lot d’expérience, la créatrice du compte Instagram @MotsCroizés – suivi par près de 24 600 abonnés – n’a jamais dévié de cette passion d’enfance. L’idée de sa page, créée en 2023, est de faire dialoguer les rappeurs actuels : Damso, Booba, Dinos… et les auteurs classiques Victor Hugo, Charles Baudelaire, Romain Gary… Elle construit des ponts et fait coexister les textes, les époques et les voix.

Deux arts qui s’entremêlent

Avant de devenir le genre musical le plus écouté en France, le rap a longtemps été méprisé par les institutions. Relégué en marge de la bande FM, absent des Victoires de la musique, il restait à la périphérie. Aujourd’hui, alors que sa victoire culturelle et sa reconnaissance semblent acquises, Juliette s’attache à montrer qu’il ne s’inscrit pas en rupture, mais bien en filiation avec la littérature.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

« Pour moi, c’est très naturel de faire dialoguer ces deux mondes. Mais je me suis vite rendu compte que ce n’était pas si évident pour tout le monde », explique-t-elle. D’où ce livre, à paraître le 5 mai, pensé comme une démonstration et, au passage, une façon d’ouvrir un peu les portes de cet entre-soi très fermé qu’est la littérature.

À 29 ans, elle défend l’idée que le rap est aujourd’hui « la forme la plus vivante » de la littérature, voire « la plus aboutie ». Au fil du temps, son compte Instagram gagne en notoriété, jusqu’à attirer l’attention de poids lourds du rap comme Booba, SDM, Shurik’n ou Damso, qui a repartagé l’une de ses vidéos. « C’était le moment le plus fou », confie-t-elle. Juliette gagne le respect de la scène rap.

Un parcours professionnel ancré dans la culture

Cet attachement à la culture, elle le prolonge aussi dans son activité professionnelle. L’autrice pilote aujourd’hui Les Cafés sur les réseaux sociaux, un groupe média qu’elle partage avec son associée Jeanne Feydel, révélée sur YouTube pour ses vidéos consacrées à la littérature. « On publie du contenu culturel tous les jours », explique-t-elle.

Leur collaboration est née en ligne : « J’avais déjà commencé à faire du contenu similaire à ce que je fais maintenant, mais ce n’était pas encore @MotsCroizés. Je l’ai contactée un peu au hasard en réalité. » Trois ans plus tard, elle en est devenue la directrice éditoriale, ce qui constitue désormais sa principale source de revenus, refusant les partenariats sur @MotsCroizés.

Avant d’apparaître face caméra sur Instagram, Juliette évoluait plutôt en coulisses, mais toujours proche des projecteurs. « Je travaillais chez Télématin », raconte-t-elle. « Mais je me suis lassée de ce type de journalisme. Plus je voyais ça au quotidien, plus je me rendais compte à quel point c’était déconnecté des réalités et des modes de consommation actuels de l’information. J’avais l’impression de travailler dans le vent. »

Une histoire de famille

Le statut particulier qu’elle accorde aux deux arts s’est construit progressivement, nourri entre autres par une influence familiale. Sa mère, conceptrice rédactrice et poétesse, lui transmet « ce goût très poussé des mots ». De là naît une fascination pour cette manière de jouer avec eux, de les tordre, de les aimer au point de les transformer. « J’ai écrit mon premier livre avant de savoir écrire », explique-t-elle fièrement. À l’époque, elle dictait déjà ses textes, portée par un besoin instinctif de raconter et d’analyser.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

À trois ans, elle feint même de lire les albums pour enfants « Juliette » dans le train Paris Royan jusqu’à la résidence secondaire de sa famille. L’écrivaine apprenait par cœur les textes de ses livres préférés, fascinée moins par les histoires que par la matière du langage. Et à 11 ans, lorsqu’elle découvre le rap, presque par hasard sur YouTube, c’est l’électrochoc.

« En écoutant “La fin de leur monde” du groupe IAM, je me suis dit : “on m’a caché ça tout ce temps !” Je me souviens en parler à mon père : “pourquoi on n’apprend pas ça à l’école ?” ». Ce qu’elle entend ? « Des gens qui écrivent des livres dans des musiques ». Dès lors, la frontière entre littérature et musique s’efface : « Je ne faisais pas de distinction entre ce que je lisais et ce que j’écoutais ».

Elle écrivait sur les murs de sa chambre

Mais chez Juliette Mita, les mots ne sont pas qu’une affaire d’esthétique : ils servent aussi de refuge. À 15 ans, après avoir coupé les ponts avec son père, elle se met à écrire pour recréer un lien : « Je ne savais pas quoi lui dire… les mots me sont venus comme ça. Se cacher derrière un poème me semblait beaucoup plus facile que de lui parler directement ».

Sur les murs de sa chambre d’ado, on trouvait des phrases partout. Au feutre, au stylo, parfois raturées. Des morceaux de textes, des mots isolés. Elle écrivait directement sur les murs. « J’ai eu une adolescence très sombre », confie-t-elle, sans s’attarder davantage. « Le rap a peut-être été aussi un refuge, notamment pour les âmes un peu écorchées, comme moi. J’ai pu me rattacher à des textes un peu sombres. Ça explique le chaos qu’on peut retrouver sur mes murs. » Elle ajoute, en riant, que cette manie d’écrire partout a fini par coûter cher à ses parents, qui ont fait face à un procès au moment de rendre l’appartement, tant les murs avaient été malmenés.

À 15 ans, Juliette Mita écrivait sur les murs de sa chambre. Élève en lycée privé, issue du milieu bourgeois du 16e arrondissement, puis diplômée de l’ESJ Lille et de l’EDHEC, elle se décrit comme « la seule fille de gauche », toujours « à côté ». Elle évoque même l’image du « vilain petit canard », tiraillée entre plusieurs mondes mais refusant de choisir.

Le rap a-t-il été, pour elle, un geste de rébellion, une manière de s’extraire de sa condition sociale ? Juliette balaie l’idée : « Non, je ne pense pas ». À ses yeux, le mouvement s’est en vérité fait en sens inverse : « Ça m’a ouvert l’esprit, ça m’a mise face à ma position sociale. Ça a éveillé ma conscience politique et ça a ensuite nourri une forme de rébellion. »

Diam’s face à Victor Hugo

À chaque question, Juliette pèse ses mots, cherche la formulation la plus juste. Rien n’est laissé au hasard. Une exigence qui se retrouve dans son livre, intitulé Rap : Littérature 2.0 De Victor Hugo à Booba, de Baudelaire à Dinos : un dialogue pour repenser l’écriture.

Bien que l’écriture de l’ouvrage ait été assez spontanée, Juliette s’est montrée particulièrement attentive aux moindres détails : « Un mot avait été changé, je l’ai fait remettre », raconte-t-elle avec amusement. L’autrice travaille également ses vidéos comme de véritables textes, appris et rédigés « à la virgule près », pouvant passer des heures à trouver le bon rythme dans ses phrases. Elle revendique une écriture précise, presque obsessionnelle.

Le rap est un genre littéraire à part entière, et je vais vous le prouver. Elle conçoit ainsi un essai pop, inspiré des crossovers de stars de Disney Channel qu’elle regardait plus jeune, avec une idée en tête : « le rap est un genre littéraire à part entière, et je vais vous le prouver ». Vald fait alors face à Anaïs Nin, Diam’s à Victor Hugo et Youssoupha à Aimé Césaire.

« Ce n’est pas la littérature qui fait évoluer la langue, mais le rap »

La jeune femme critique une partie de la littérature contemporaine, qu’elle juge « trop dans la forme », manquant de sincérité, d’énergie, « de vrai », et surtout « déconnectée des réalités ». À l’inverse, elle voit dans le rap une écriture incarnée, directe, ancrée dans le social : « les artistes crachent ce qu’ils ont sur le cœur ». Pour elle, la langue évolue ailleurs : « ce n’est pas la littérature qui fait évoluer la langue, mais le rap ». Penser le contraire relèverait, pour elle, d’un certain mépris culturel.

Au fond, son combat est clair. Il ne s’agit pas de désigner qui écrit le mieux, mais de rappeler que « tout le monde écrit, chacun avec sa plume ». Elle défend une vision profondément démocratique de l’écriture, où l’émotion l’emporte sur la technique, où un artiste peut « toucher les gens » sans nécessairement répondre aux normes académiques. Une manière, peut-être, de défendre ces « vilains petits canards » auxquels elle s’identifie.

Une chose est sûre en l’écoutant : les deux mondes qu’elle incarne s’entrechoquent, se répondent et finissent par s’entremêler. Les « en revanche », dans ses phrases sont ponctués par des « du coup », des « en vrai » et toute sortes d’autres « trucs ». Voilà peut-être la preuve que la langue a déjà évolué et s’est pliée à d’autres influences, de nouvelles exigences.

Demain vu par Juliette Mita

Il y a dix ans, vous imaginiez-vous en être là aujourd’hui ?

À 19 ans, je rêvais de pouvoir être journaliste, de donner mes idées et d’avoir un lieu où le faire et où être entendue. C’était plutôt dans le plan. Je ne me disais pas forcément que j’y arriverais, mais en revanche, très tôt, j’ai su ce que je voulais. On va dire que ça s’est passé dans les meilleures possibilités du plan que j’avais choisi !

Dans dix ans, où vous voyez-vous ?

J’aimerais continuer quelques années @MotsCroizés. Après, je me vois plutôt me tourner vers l’écriture de romans, des choses comme ça, que je n’ai jamais abouties. J’aimerais bien être coautrice sur des morceaux de rap aussi, être une plume de secours !

D’après vous, où sera le rap dans dix ans ? Et la littérature ?

Franchement, le rap, je ne sais pas. Ce qu’on observe aujourd’hui, c’est une tendance où le rap s’imprègne de beaucoup d’autres univers artistiques et musicaux. Donc est-ce qu’on va aller vers ça ? Peut-être.

Après, je pense surtout qu’il y aura plein de catégories de rap. Comme en littérature, avec des sous-genres. Et j’espère que le rap deviendra une institution, qu’il sera transmis, notamment à l’école. Et la littérature… j’espère qu’elle saura ne pas rester figée. Aujourd’hui, les institutions sont un peu poussiéreuses, un peu à la traîne. J’espère que ça changera.

Qu’est-ce qui vous rend optimiste pour l’avenir ?

De voir beaucoup plus de gens écrire, de voir que l’écriture se démocratise. Moi j’aime tellement quand les gens écrivent. Plus il y en a, plus je suis contente.

Quelle phrase résume votre vision du futur ?

Toujours accueillir la nouveauté et voir le bien qu’elle peut apporter.

DÉJÀ DEMAIN. Chaque dimanche, on vous présente ceux qui vont compter demain. Artistes, chercheurs, intellectuels ou politiques livrent leur parcours et leur vision du futur.