Jean Rouaud : la foi retrouvée d'un écrivain en quête de sens
Jean Rouaud : la foi retrouvée d'un écrivain

Un voyage spirituel avec Jean Rouaud

Dans La maison imaginaire (Gallimard), Jean Rouaud invite à un voyage spirituel, une plongée dans les textes entrelardée de commentaires désopilants et enrichie de rencontres contemporaines qui « enracinent l'écriture dans la vie ». Partant du bouddhisme, le Prix Goncourt 1990 nous conduit dans les méandres de la Bible, avec une érudition vibrionnante et jubilatoire. Nous avons voulu en savoir plus sur la vie intérieure de cet ancien kiosquier parisien devenu romancier. Jean Rouaud a répondu à nos questions, l'œil sur le Mont Ventoux, depuis sa maison près de Vaison-la-Romaine.

Une enfance catholique

« J'ai eu une enfance très catholique, explique-t-il, je viens de Loire-Atlantique, une région imprégnée par le catholicisme. Il y avait la cure, cinq prêtres, un aumônier pour l'hôpital, un autre pour l'orphelinat. Les garçons allaient à l'école des frères, les filles chez les sœurs. J'ai suivi ma scolarité dans un établissement religieux jusqu'en terminale, avec la prière chaque matin à 6h30. C'est mon fond, mon socle. Mais après 68, à la faculté de Nantes, le refrain a changé : il ne fallait pas avouer ce passé. On était dans la révolution, le matérialisme, la religion était l'opium du peuple. »

« Quand j'ai commencé à écrire, j'ai voulu raconter un souvenir d'enfance. J'ai d'abord écrit 'sur les bancs de la communale', puis je me suis arrêté : 'Pauvre idiot, tu n'as jamais été à la communale, tu étais à l'école des frères de Ploërmel.' Dans cet accès d'honnêteté, j'ai affronté ma vérité. J'ai compris que si je me privais de cet arrière-plan religieux, je me privais de mon imaginaire fondateur. C'est ce qui a donné Les Champs d'honneur. À l'époque, affirmer ce passé était un défi. »

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Un héritage assumé

« Dans un premier temps, j'ai lutté pour me débarrasser de cet héritage, pour coller à mon époque. Puis j'ai voulu l'affirmer par souci d'honnêteté. Dans Les Champs d'honneur, cette religion est incarnée par une grand-tante, une institutrice pieuse. À sa mort, on a trouvé des statuettes de saint Joseph ou de la Vierge dans les niches du mur de son jardin, avec des billets de demandes précises. Et quand le vœu n'était pas exaucé, la statuette était retournée contre le mur ! Il y avait de l'humour dans ce rapport à l'au-delà. J'ai ressenti l'importance de cette relation surtout après le décès de mon père : l'idée que la vie ne s'arrête pas là, le besoin de s'adresser aux disparus. »

Un retour progressif à la foi

« Il y a eu plusieurs étapes. Dans les années 80, quand je travaillais dans mon kiosque près de la rue Lepic, je montais parfois au Sacré-Cœur pour écouter un prédicateur. Je me suis intéressé à l'interprétation des textes. Il y a une dizaine d'années, j'ai arrêté de lutter contre mon for intérieur. J'ai évacué les questions purement rationnelles pour accepter que ce lien avec l'au-delà m'était nécessaire. Depuis, je pratique assez régulièrement à Paris. J'écoute les lectures, attentif à la façon dont le prêtre relie ces textes. Quand il trouve un sens inédit, cela me ravit. »

« À Paris, je vais à la messe tous les dimanches. Il y a eu une période où j'y allais même en semaine. J'habitais près de l'Institut Pasteur et cela me bouleversait de voir ces jeunes scientifiques traverser la rue pour venir prier à midi. Je voyais la pensée scientifique se plier pour laisser place à la métaphysique. Et puis, il y a cette ferveur des gens, toutes classes et origines confondues, qui s'abîment dans la prière. »

L'écriture comme mise à distance

« Pourquoi dites-vous qu'ils 's'abîment' ? Au sens où ils se laissent aller, ils tombent dans l'abîme de la foi. Leur recueillement me bouleverse. Moi, je me sens minable à côté d'eux, je reste au fond de l'église, comme le Publicain des Évangiles. Mais ce lien entre la vie terrestre et le sacré se manifeste partout. Quand je vois un jeune détruit par la vie dans le métro, ou un mendiant qui pleure en cachette, je vois le Christ souffrant. Cette image représente un pont vers les écritures et la foi. »

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« Votre livre est plein d'humour, mais ici votre ton semble grave. Pourquoi ? Parce que l'écriture est une mise à distance. Quand Victor Hugo écrit 'Demain dès l'aube...', le lecteur le croit effondré sur la tombe de sa fille ; or, il est debout derrière son pupitre à compter les pieds des vers. L'écriture est un subterfuge : on fait croire qu'on est en première ligne alors qu'on est en retrait. L'humour le permet, un humour de compréhension, pas de destruction. »

Une foi épurée

« Avez-vous perdu la foi ? Le Dieu de mon enfance fonctionnait à la peur de l'enfer, celui qui envoie les damnés au gouffre comme sur les fresques de la chapelle Sixtine. Il a fallu se débarrasser de cette imagerie. Mais la figure de Jésus ne m'a jamais quitté. D'un point de vue de romancier, ses paroles sont géniales, on ne pourrait pas les inventer ; il prend toujours le contre-pied. Quand Marie-Madeleine verse un parfum hors de prix sur ses pieds, Judas proteste en disant qu'on aurait dû donner cet argent aux pauvres, il cherche un satisfecit du maître, qu'il n'obtient pas. »

« Vous considérez-vous comme un exégète ? Non, je ne suis pas assez costaud, je n'ai pas les compétences techniques. En revanche, j'apporte ma pratique de l'écriture, mon 'cerveau poétique'. Je mets en relation des images que l'on ne penserait pas lier. Par exemple, la couronne d'épines renvoie aux cornes du bélier sacrifié par Abraham. Le sacrifice différé d'Isaac s'accomplit sur le Golgotha. De même pour Moïse qui, en haut de sa colline, doit garder les bras écartés pour que les Hébreux gagnent contre Amalek. Le Christ sur la croix, les bras fixés, assure la victoire définitive sur le mal. C'est par la poésie que je capte cet arrière-plan. »

L'érudition au service de la quête

« Votre érudition s'étend au bouddhisme et à la préhistoire. Le bouddhisme m'est venu par la lecture de Kerouac et Kenneth White dans les années 70. La préhistoire est un autre versant passionnant. J'ai travaillé avec des préhistoriens, ce qui m'a permis de visiter la grotte Chauvet originale. J'essaie d'inscrire l'histoire biblique dans quelque chose de plus ancien, notamment autour de l'arbre. C'est une figure centrale au Mésolithique : on passe de l'horizontalité de la toundra à la verticalité de la forêt. L'arbre barre la vue, mais il parle. On le voit chez Jeanne d'Arc ou saint Augustin : c'est un arbre qui lui dit de prendre la Bible et de lire. La pierre dressée, le menhir, n'est que la figure pétrifiée de l'arbre. »

Une foi à contre-courant ?

« À l'époque des Champs d'honneur, on me traitait de passéiste, voire de pétainiste. Aujourd'hui, je me sens plus en adéquation avec le temps. Le 'progrès' idéologique et scientifique a échoué à nous rendre heureux. Dans cette angoisse de fin du monde, la pensée métaphysique ressurgit. On recommence à regarder le monde comme un signe, comme au Paléolithique. Ce que dit le Pape ? Je connais peu le nouveau. J'aimais bien l'ancien pour l'élan donné. On critique l'Église, mais elle reste l'institution par laquelle le message passe. J'ai vu un reportage sur les chrétiens de Nagasaki qui ont vécu en autarcie : il restait une ferveur, mais le fond s'était déconstruit. Sans clergé ni livres, il n'y a plus rien. Le rôle de l'institution est d'assurer la transmission du 'faites ceci en mémoire de moi'. »

Figures spirituelles et espoir

« Quelles figures vous inspirent ? François d'Assise et son rapport au monde. Pascal, impressionnant et terrifiant par son intelligence. Et Chateaubriand, 'catholique dégénéré' qui allait tous les matins à la messe des pauvres rue du Bac. Je suis sensible à ces pratiquants insoupçonnés. Voyez-vous des raisons d'espérer ? Ce qui me terrifie, c'est la montée de l'antisémitisme. C'est un héritage chrétien lourd : l'antijudaïsme devient antisémitisme racial après la Révolution. Mon livre se termine sur 'la dette' : nous sommes héritiers de la pensée juive. La déclaration Nostra Ætate a mis fin à l'enseignement du mépris, mais certains voudraient éradiquer le 'peuple témoin'. Ma lueur d'espoir réside dans les témoignages de ceux qui rappellent ce lien indéfectible. »