Jane Austen : bien au-delà des robes Empire, une œuvre d'une modernité saisissante
Jane Austen : une modernité bien au-delà des robes Empire

Jane Austen : bien au-delà des robes Empire, une œuvre d'une modernité saisissante

Des robes Empire, une tasse de thé fumant, une romance qui s'épanouit dans la splendeur de la campagne anglaise… Ces images délicieuses sont devenues les marqueurs les plus reconnaissables de l'œuvre de Jane Austen (1775-1817) depuis les adaptations cinématographiques à succès. Ce phénomène a débuté avec Raison et Sentiments par Ang Lee en 1995, puis Orgueil et Préjugés par Joe Wright en 2005 – même si les puristes et les lecteurs de Bridget Jones préfèrent souvent la minisérie de la BBC avec Jennifer Ehle et Colin Firth.

Une romancière bien plus profonde que les clichés romantiques

Pourtant, l'œuvre de Jane Austen vaut infiniment mieux que ces charmants clichés vaguement à l'eau de rose. On le redécouvre avec force en ce printemps, peu après la célébration des 250 ans de sa naissance. « C'est une romancière admirable, ironique, d'une puissance remarquable sur les classes sociales et d'une grande finesse d'observation », explique le spécialiste de littérature anglaise François Laroque. Il s'apprête à publier un Dictionnaire amoureux de Jane Austen (Plon) et propose, en attendant, une nouvelle traduction de Mansfield Park (Livre de Poche), qu'il décrit comme le roman « le plus long et le plus ambitieux » de la romancière.

Cette redécouverte fait écho aux propos de Laura Piani, réalisatrice de la comédie romantique très remarquée Jane Austen a gâché ma vie (2024), qui confiait à la sortie du film : « J'ai été percutée par son humour, par son intelligence, mais aussi par le côté politique de son œuvre, par les grandes questions féministes qu'elle embrasse l'air de rien. »

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Un dilemme financier au cœur des intrigues amoureuses

Les héroïnes de Jane Austen doivent en effet trouver une issue au dilemme qui structure leur existence : à une époque où les femmes ne peuvent pas hériter, la seule solution pour éviter la misère est de faire un bon mariage. Dès lors, l'angoisse financière sous-tend constamment les intrigues amoureuses et donne une profondeur considérable aux enjeux narratifs. Ce contexte socio-économique transforme ce qui pourrait n'être que des histoires sentimentales en véritables études de société.

Une réinvention constante à travers le cinéma et la télévision

Les intrigues « austeniennes » cachant ce que François Laroque appelle « un double ou triple fond », le cinéma – qu'il qualifie de « voie royale pour découvrir Jane Austen » – et la télévision raffolent des adaptations de ses romans. Celles-ci vont des plus littérales aux plus inattendues, comme en témoigne la programmation Jane Austen forever au Forum des Images à Paris (jusqu'au 26 avril 2026).

La Chronique des Bridgerton ne conserve que l'enveloppe esthétique des romans d'Austen – les robes, l'obsession des bals – tandis que d'autres plongent plus avant dans la substance de son œuvre. Tigre et Dragon (2000) s'inspire ainsi des conflits amoureux de Raison et Sentiments (déjà adapté par Ang Lee en 1995) et les transpose dans la Chine impériale du XVIIIe siècle. Dans la comédie musicale de Bollywood Kandukondain Kandukondain (2000), les sœurs Dashwood, rebaptisées Sowmya, Meenu et Kamala, trouvent une issue professionnelle autant qu'amoureuse à leurs problèmes financiers.

En 1999, dans Clueless d'Amy Heckerling, c'est un lycée de Beverly Hills qui sert de cadre à une réinvention d'Emma, la marieuse dépeinte avec une ironie mordante par Jane Austen et campée avec humour par Alicia Silverstone.

« Une remarquable acuité sur les dynamiques sociales »

Dans Mansfield Park (adapté en 1999 par Patricia Rozema), l'héroïne Fanny représente l'antithèse de la manipulatrice Emma. C'est une silencieuse, une observatrice. « Elle vient d'une famille pauvre et découvre progressivement l'univers de la gentry. Au départ, ce monde qu'elle ne comprend pas vraiment l'effraie mais elle va apprendre à en maîtriser les codes et sortir gagnante à la fin », raconte François Laroque.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Le spécialiste met en parallèle cette nature discrète avec celle de la romancière elle-même, seule fille avec sa sœur Cassandra d'une fratrie de huit enfants : « Dans son coin, discrètement, elle a beaucoup observé et beaucoup lu, elle a fait son éducation seule, par les livres de la bibliothèque de son père qui était considérable, et elle a su composer une œuvre d'une remarquable acuité sur les dynamiques sociales qui l'entouraient. »

De nouvelles adaptations et une célébration permanente

Cette richesse continue d'alimenter une flopée de nouvelles adaptations. Un Raison et Sentiments est attendu en septembre avec Daisy Edgar-Jones, la star de Normal People, ainsi qu'une minisérie d'après Orgueil et Préjugés avec Emma Corrin, qui fut la Lady Di de The Crown. Pour les plus passionnés – surnommés les « Janeites » –, il sera même possible, en septembre, de déambuler dans les rues de Bath (sud-ouest de l'Angleterre) en tenue d'époque, capeline à dentelles et robe cintrée sous la poitrine.

Que l'on goûte la précision du regard, le mordant de la plume, bref, la modernité de Jane Austen, n'empêche pas, par moments, d'avoir envie de s'abstraire de notre époque pour se plonger dans la sienne. Son œuvre demeure un miroir exceptionnellement lucide des mécanismes sociaux, des contraintes économiques et des aspirations féminines, dont la pertinence ne cesse de se révéler au fil des adaptations et des relectures.