Edgar Morin est mort ce 29 mai 2026, à l'âge de 104 ans. La sociologue Nicole Lapierre, son amie de longue date, lui rend hommage en retraçant leur rencontre en 1967 et l'influence décisive qu'il a eue sur son parcours intellectuel et professionnel.
En 1967, lors d'une fête chez le peintre Michel Thompson, Nicole Lapierre fait la connaissance d'Edgar Morin et de sa deuxième épouse, Johanne. Ils dansent sur des batucadas enregistrées au Brésil. Rendez-vous est pris pour repiquer ces enregistrements, et c'est ainsi que débute une amitié durable.
À l'époque, Nicole Lapierre est étudiante en philosophie à Nanterre, anime le ciné-club et milite aux Jeunesses communistes révolutionnaires. Elle découvre en Edgar Morin un intellectuel qui ne sépare pas le goût de la vie des choses de l'esprit, un passionné de cinéma et un homme engagé, dont les combats résonnent avec ceux de sa génération.
Morin, avec ses amis Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, est l'un des premiers penseurs à s'intéresser au mouvement de Mai-68. Il développe une « sociologie du présent », à rebours de la sociologie quantitative de l'époque, en analysant les phénomènes émergents, les événements et les crises. Il met déjà en œuvre cette approche en Bretagne, à Plozévet en 1965, où il étudie les transformations du village et le rôle des femmes, qu'il appelle « agents secrets de la modernité ».
Pour poursuivre cette voie, il crée en janvier 1971 le « Groupe de diagnostic sociologique », animé par Bernard Paillard. Nicole Lapierre a la chance d'y rejoindre l'équipe de jeunes chercheurs. La première enquête à laquelle elle participe, soutenue par le « Club de l'Obs », porte sur l'émergence du féminisme et la transformation de la féminité. Elle donne lieu en 1973 à un livre cosigné par Edgar Morin, Bernard Paillard et elle-même, intitulé « la Femme majeure. Nouvelle féminité, nouveau féminisme ».
En 1972, Morin organise avec Massimo Piatelli-Palmarini un colloque à l'abbaye de Royaumont sur « L'unité de l'homme », réunissant des chercheurs de diverses disciplines. L'objectif est de relier les connaissances disponibles et de saisir l'humain comme un être bio-anthropo-social, à la fois Homo sapiens et Homo demens. Ce colloque est le prélude à « la Méthode », son vaste chantier.
Nicole Lapierre souligne que Morin lui a enseigné à sortir des spécialisations, à franchir les barrières disciplinaires, à refuser les déterminismes sociaux implacables et à allier rigueur et passion. Quand elle lui confie son souhait de faire une thèse sur la mémoire juive, il la conforte en déclarant : « La recherche doit être libidinale. » En 1989, il lui propose de lui succéder à la direction du laboratoire, devenu en 2008 le « Centre Edgar-Morin ».
Edgar Morin a été un pionnier dans de nombreux domaines : intérêt pour l'imaginaire dès 1951, études sur le cinéma ou la rumeur, rôle de l'événement et de la crise, intérêt pour la culture de masse. Ses idées ont été confirmées par les avancées de la pensée écologique, de la paléoanthropologie ou de la théorie de la coévolution cerveau/culture. Il a toujours encouragé ses proches à suivre leur propre chemin, sans chercher à faire école.
Nicole Lapierre conclut en exprimant sa profonde reconnaissance envers celui qui a été un modèle et un guide tout au long de sa carrière.



