Guillaume Erner : le portrait culturel d'un intellectuel entre certitudes et doute
Guillaume Erner dévoile ses influences culturelles

Guillaume Erner : un intellectuel français aux influences multiples

Figure emblématique des ondes matinales, Guillaume Erner s'est imposé comme une voix singulière du paysage intellectuel français. Normalien, agrégé de sciences sociales et professeur à Sciences Po, il dirige depuis 2011 la matinale de France Culture, Les Matins, où se croisent régulièrement responsables politiques, chercheurs et écrivains. À l'antenne comme dans ses écrits, il cultive une approche bien particulière pour interroger le monde : précise, ironique, et souvent à contre-courant des évidences établies.

Un essayiste explorant les imaginaires contemporains

Essayiste reconnu, Guillaume Erner a construit une œuvre qui explore les imaginaires contemporains avec les outils du sociologue. Dans Schmattès (Fringues, en yiddish), son dernier ouvrage publié aux éditions Flammarion, il revient sur ses origines familiales et interroge, à travers le vêtement et ce qu'il symbolise, les questions complexes d'identité, d'héritage et d'assimilation. Cet essai témoigne de sa capacité à relier l'intime au collectif, le personnel au politique.

Dans cet entretien exclusif, Guillaume Erner déroule le fil des œuvres qui ont façonné son regard intellectuel – du Manifeste du Parti communiste à La Route de la servitude, de L'Exorciste à Madame Bovary – et laisse apparaître, en filigrane, le portrait d'un esprit ayant évolué des certitudes absolues vers un doute constructif.

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Les influences fondatrices : entre héritage familial et découvertes personnelles

Le Point : Quand vous repensez à votre enfance, quel livre, film ou musique vous revient immédiatement ?

Guillaume Erner : J'ai été bercé par les chœurs de l'Armée rouge que mon grand-père écoutait très fort – parce qu'il était terriblement sourd, mais aussi parce qu'il était profondément communiste. C'était un stalinien pragmatique : il avait eu le bon goût de quitter l'Union soviétique pour le 11e arrondissement de Paris.

Le premier film qui vous a vraiment marqué ?

L'Exorciste. Je crois qu'il m'a empêché de dormir pour les cinquante années suivantes – ce qui, au fond, constitue une excellente préparation à une vie de matinalier. J'ai donc une dette réelle envers William Friedkin : sans lui, je dormirais sans doute encore. Et puis il y a eu la série Chapeau melon et bottes de cuir, qui a, très tôt, fixé une règle simple : l'élégance n'est pas une option, et un bon tailleur relève moins du confort que de la morale. À l'époque, je n'avais pas perçu la dimension sadomasochiste de l'ensemble.

Le choc intellectuel de l'adolescence

Le choc culturel de votre adolescence : un livre, un film ou un artiste qui vous a bouleversé ?

Le véritable choc culturel de mon adolescence ne fut pas musical mais intellectuel. Il est venu d'un livre de Dominique Desanti consacré aux staliniens [Les Staliniens, NDLR], qui m'a révélé – découverte à la fois triviale et vertigineuse – que ces gens-là, contrairement à mon grand-père, n'étaient pas nécessairement gentils, et que leurs engagements pouvaient prêter le flanc à la critique. Il y a toujours un moment où l'Histoire corrige la famille.

À quoi ressemblait votre chambre d'adolescent ? Aviez-vous des affiches ?

J'étais punk, évidemment. Mes murs étaient tapissés de The Clash et des Sex Pistols, une manière comme une autre de résoudre, par le vacarme, les contradictions que je commençais à percevoir.

Les œuvres qui ont transformé sa pensée

La première œuvre qui vous a donné envie de penser le monde plutôt que de simplement y vivre ?

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Karl Marx d'abord, comme un défi autant qu'une évidence. Le Manifeste du Parti communiste demeure, à mes yeux, l'un des textes les plus puissants qui soient – ce qui n'empêche pas, bien au contraire, de s'en méfier. Quelques années plus tard, autour de 20 ans, un professeur d'économie, Claude Courtois, introduisit une faille dans l'édifice. Il me fit lire Friedrich Hayek, et notamment La Route de la servitude. L'effet fut immédiat : toutes mes certitudes d'homme de gauche vacillèrent avec une élégance presque théorique. Dans le même temps, je découvrais Friedrich Nietzsche et son Par-delà le bien et le mal. Disons qu'à partir de là, la croyance devint suspecte – et le doute, une position confortable.

Le film qui vous a le plus bouleversé dans votre vie ?

Il était une fois en Amérique. Peut-être parce qu'il introduisait une rupture dans mes représentations : j'y voyais, pour la première fois, des Juifs qui n'étaient ni victimes ni figures morales, mais des personnages ambigus, violents, capables de réussite comme de faute. Une complexité dérangeante – et, à certains égards, libératrice.

Les œuvres de référence et les découvertes récentes

Le livre que vous avez le plus relu dans votre vie ?

Le livre que j'ai le plus relu est sans doute Madame Bovary. Non pas pour Emma, mais pour Flaubert – pour cette phrase qui semble toujours savoir mieux que nous ce que nous sommes en train de penser.

Le livre que vous recommandez le plus souvent autour de vous ?

Une histoire d'amour et de ténèbres, d'Amos Oz : parce qu'il y a là une manière unique de tenir ensemble l'intime et l'histoire, la douceur et la tragédie.

Une œuvre populaire dans laquelle vous aimez vous replonger ?

La Vérité si je mens, évidemment – quand plus personne ne se souviendra du Sentier, il restera ce film. Et franchement, qui n'a pas envie d'être réincarné en Vincent Elbaz ?

Les désaccords culturels et les regrets

Un plaisir culturel coupable ?

Je ne me sens coupable de rien – mais j'adore lire la presse automobile.

Une œuvre que tout le monde admire et qui vous laisse de marbre ?

Hannah Arendt. Eichmann à Jérusalem est un livre épouvantable, elle n'a rien compris, ni à Eichmann ni à Jérusalem.

Une œuvre que vous avez découverte très tard et que vous regrettez de ne pas avoir lue ou vue plus tôt ?

Daft Punk. Trop tard désormais, je n'irai jamais à leur concert. Et dire qu'autrefois, je n'aimais pas vraiment. Il y a des rendez-vous manqués qui ressemblent à des erreurs de jugement.

La vie de matinalier et les œuvres refuge

Vous êtes à la tête des Matins de France Culture. Quand on travaille si tôt, est-ce qu'il y a des routines ?

Le soir, je vérifie mes trois vélos et mes six réveils. Le matin, je me lève avant le premier, et je saute en selle en écoutant Les Informés sur France Info. Une façon de courir après le monde.

Y a-t-il une œuvre refuge vers laquelle vous revenez quand vous allez moins bien ?

Quand je ne vais pas bien, j'écoute les discours d'André Malraux très fort. Notamment celui qu'il prononce à la cathédrale Notre-Dame de Chartres pour accueillir les déportées de Ravensbrück – ces femmes revenues de l'enfer et auxquelles il rend une dignité presque mythologique. Je sais, ça peut paraître étrange. Mais il y a dans cette voix quelque chose qui relève moins de la consolation que de la tenue – une manière de se tenir debout malgré tout. Que voulez-vous, je suis ashkénaze.

Les musiques du moment et les artistes contemporains

La chanson que vous écoutez le plus en ce moment ?

Not Going Anywhere, de Keren Ann.

Celle que vous pourriez écouter toute votre vie ?

Paris amour, de Keren Ann, parce que j'ai choisi d'être fidèle.

L'artiste ou l'écrivain dont vous attendez toujours le prochain livre ou film ?

Le livre que j'ai trouvé absolument merveilleux et terrible cette année, c'est celui de Taffy Brodesser-Akner, Le Compromis de Long Island. Je l'ai offert à tour de bras. Il y a là une manière de disséquer les illusions contemporaines avec une précision presque cruelle – et une jubilation d'écriture qui confine à l'indécence. Je trouve que cette femme est absolument pourrie de talent. Et, disons-le simplement : je suis excessivement jaloux.

Le dîner idéal et les livres pour l'éternité

Si vous organisiez un dîner idéal avec des personnalités (vivantes ou mortes), qui inviteriez-vous ?

J'aimerais bien dîner avec Karl Lagerfeld et Sonia Rykiel, ces deux-là avaient toutes les élégances, l'intelligence et le style sans aucun esprit de sérieux. Le roi et la reine, en quelque sorte.

Si vous deviez être enterré avec seulement trois livres, lesquels prendriez-vous ?

Dans ma tombe, j'emporterais les Cahiers de Paul Valéry – offerts dans une édition rare –, les Antimémoires d'André Malraux, et De l'esprit des lois de Montesquieu, dans son édition originale. Trois façons, au fond, de ne pas mourir tout à fait.

Panthéon : chaque samedi, une personnalité dévoile les œuvres qui ont nourri son imaginaire culturel.