La réalité géopolitique, nouveau terreau des romans policiers
Imaginez l'Élysée en 2028. La présidente française Émilie Cornelly combat des ennemis intérieurs tandis que la Russie lance des drones sur l'Hexagone. Un sénateur prorusse intrigue, des prises d'otages secouent Paris, les médias sont en folie. Au Kremlin, Nikita Malishev a remplacé Vladimir Poutine mais reste tout aussi dangereux pour l'Europe. Washington, lui, détourne pudiquement les yeux du Vieux Continent.
Cette intrigue, tirée du dernier livre de Thomas Bronnec Toute l'infortune du monde, aurait fait sourire il y a dix ans. Aujourd'hui, elle résonne étrangement avec notre réalité chaotique. La géopolitique est devenue un formidable terreau pour les auteurs de polars.
Des romanciers au cœur des tensions internationales
Prenons Aslak Nore, cet auteur norvégien passé par l'armée et le journalisme. Dans L'Alliance, il transpose la guerre entre l'Ukraine et la Russie en Norvège. « Pour nous, le voisinage avec la Russie est une réalité tout à fait anxiogène », confie-t-il. « Ce n'est pas une vague idée et j'avais envie de me servir de la tension psychologique subie depuis quelques années par les Norvégiens. »
Olivier Mas, ancien cadre à la DGSE, s'impose comme une valeur sûre du roman d'espionnage avec Ombres chinoises. Sa connaissance du milieu du renseignement français crédibilise ses histoires, enrichie par huit ans de missions au Moyen-Orient et en Afghanistan, parfois sous couverture. « Je fais très attention à rester dans le vraisemblable », explique-t-il. « J'aime décrypter certains événements qui, sur le papier, paraissent indépendants les uns des autres, alors qu'en réalité, ce sont les différentes faces du volcan sur lequel nous sommes ces temps-ci. »
Quand la fiction rejoint la réalité de manière troublante
Dans Le Dossier du président, James A. Scott, ancien agent du renseignement militaire américain, décrypte les relations coupables avec la Russie d'un président américain – non, il ne s'agit pas de Donald Trump. Ce dossier secret, avec preuves à l'appui, que tous les services secrets du monde aimeraient consulter pour influencer la politique américaine, est croustillant à souhait. La vérité paraît si proche que cela ne se lit plus tout à fait comme un simple roman.
L'imagination en berne face à la guerre
Mais pour certains auteurs, le tragique de l'histoire devient un frein à l'écriture. L'Ukrainien Andreï Kourkov et l'Israélien Dror Mishani confessent que leur imagination est « en carafe » depuis que leurs pays respectifs sont en guerre.
Âgé de plus de 60 ans et dispensé de service militaire, Kourkov a choisi de rester en Ukraine. Il défend son pays en répondant aux sollicitations de la presse étrangère pour dénoncer les agissements criminels de Vladimir Poutine. Alors que ses romans avaient pour cadre la politique ukrainienne ou la situation dans le Donbass, il a renoncé à écrire ses récits foutraques et jubilatoires. « J'ai souvent tourné en dérision nos responsables politiques : je ne me voyais pas me moquer, même gentiment, de Zelensky ou faire de l'humour alors que des jeunes gens meurent tous les jours », explique-t-il.
Il se replie désormais sur un polar historique, Les Bains de Kiev, qui se déroule dans la Kiev de 1919, juste après la Révolution bolchévique.
Mishani, farouche opposant à la guerre à Gaza et critique envers le gouvernement Netanyahou, a mis entre parenthèses ses romans policiers. « La seule chose que j'ai réussi à écrire depuis le 7 octobre, ce sont des textes en lien avec la situation : des articles journalistiques, politiques », avoue-t-il. Il a toutefois écrit un court roman qui se déroule à Paris, Vienne et Tel Aviv, sans lien avec la guerre, pour s'évader quelques heures. Mais il l'a gardé dans ses cartons.
Bibliographie indicative
- L'Alliance, d'Aslak Nore, traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier (Le bruit du monde, 496 pages, 25 €)
- Ombres chinoises, d'Olivier Mas (Flammarion, 416 pages, 21,50 €)
- Le Dossier du président, de James A. Scott (Nouveau Monde, 470 pages, 10,90 €)
- Notre guerre quotidienne et Les Bains de Kiev d'Andreï Kourkov (Éditions Noir sur Blanc et Liana Levi)
- Au ras du sol, Journal d'un écrivain en temps de guerre, de Dror Mishani (Gallimard, 176 pages, 20,50 €)



