Eric-Emmanuel Schmitt : "Deux façons d'habiter le royaume de la terre"
Invité d'honneur du 4e salon du livre de La Grande-Motte, l'écrivain star Eric-Emmanuel Schmitt a présenté son dernier ouvrage, Les Deux Royaumes, le cinquième tome de sa saga historico-romanesque La Traversée des temps. Dans cet entretien, il dévoile les grandes idées qui animent son œuvre et sa vision du monde.
Une double conception de l'existence
Interrogé sur ce qu'il souhaitait offrir de nouveau à ses lecteurs avec Les Deux Royaumes, qui se déroule à l'aube de l'ère chrétienne, Schmitt explique : "Je voulais saisir, dans l'Histoire, une empreinte sur laquelle nous vivons toujours. Deux conceptions de l'existence, deux conceptions de la réussite : l'une dans un empire matériel et l'autre dans un empire spirituel." Pour les Romains, réussir signifie devenir plus riche, plus puissant, unifier le monde. En revanche, selon un vagabond sur les routes de la Galilée, la réussite consiste à être en adéquation avec soi-même, à abandonner la richesse comme idéal exclusif et à se penser dans une égalité avec les autres. Schmitt ajoute : "Il me semble que ces deux façons d'habiter le 'royaume de la terre' sont à l'état de matrice à l'époque romaine et peuvent être toujours des instruments pour décrypter le monde aujourd'hui."
Le temps, entre pouvoir et fatalité
La saga La Traversée des temps met en scène des personnages immortels, notamment le narrateur Noam et son âme sœur Noura. Schmitt confie que le temps l'obsède : "Le temps, c'est à la fois mon pouvoir et une fatalité. J'ai une conception positive du temps : c'est ce qui me permet d'être, de déployer ma force, d'agir, de faire, de créer. De l'autre côté, le temps est quelque chose que je subis, puisqu'aucun de nous ne sait de combien de temps il dispose, et que le temps qu'il m'est donné est toujours un temps qui a une fin." Il précise que ses personnages immortels ressentent l'immortalité comme un terrible fardeau, et que son rêve le plus profond est que le lecteur se dise : "Quel bonheur d'être mortel !"
Noam, double philosophique de l'auteur
Le protagoniste principal, Noam, est l'anagramme de "moi". Schmitt le considère comme son double philosophique, mais en mieux : "Noam, c'est moi… mais en mieux ! Il a beaucoup de vitalité, de sensualité, d'amour. C'est effectivement un personnage très fraternel. On a beaucoup de différences, bien sûr. Mais je l'aime tendrement. Je trouve qu'il est véritablement un bon compagnon d'exploration de l'humanité." Noam possède une curiosité infinie pour le monde, les autres, la nature, les spiritualités, les philosophies et les sciences.
Immortalité et éternité : une distinction cruciale
La saga distingue clairement immortalité et éternité. "Éternel, c'est hors du temps. Immortel, c'est ce qui dispose d'un temps infini, d'un temps sans fin. Selon mes croyances, on peut être appelé à l'éternité mais pas du tout à l'immortalité !" explique Schmitt.
L'angoisse du XXIe siècle : l'état de la planète
L'immortalité de Noam et Noura permet de leur faire vivre des intermezzos contemporains, où apparaît une jeune adulte, Britta, qui semble être un double de Greta Thunberg. Schmitt déclare : "L'état de la planète, c'est l'angoisse du XXIe siècle, que jamais aucun siècle n'a éprouvée. Il y a toujours eu des peurs et des théories sur la fin du monde, mais qui seraient une colère des dieux ou de Dieu, voire une colère de la nature même. Et là, tout d'un coup, ce qui est propre au XXIe siècle, c'est de se dire que le plus grand danger, c'est l'homme." Il souligne que c'est la première fois dans l'histoire humaine où l'humanité se perçoit comme nocive et néfaste, allée trop loin dans son impérialisme.
Un travail de documentation sur plusieurs décennies
Pour mêler fidélité historique et souffle romanesque, Schmitt explique : "C'est un travail sur plusieurs décennies. Lire, lire, acquérir du savoir. Et surtout laisser sédimenter. Parce que pouvoir me promener, par exemple, dans la Gaule du Ier siècle avant Jésus-Christ comme je me promène aujourd'hui dans Bruxelles ou Paris, que ça me devienne familier au point de libérer mon imagination, c'est un travail de sédimentation du savoir pendant des années." Il ajoute avoir une curiosité infinie et la chance d'avoir une bonne mémoire.
Le progrès n'est pas irréversible
Une découverte historique qui l'a particulièrement surpris : l'eau courante dans les immeubles romains (insulae). "Les nobles romains mangeaient et se lavaient chez eux, alors que le reste de Rome allait aux thermes et mangeait dehors. Mais ce mode de vie allait disparaître dès le IIIe siècle, avec la chute de l'empire romain. Cela m'a vraiment étonné. Le progrès n'est pas irréversible. Ce qu'on peut gagner, on peut le perdre." Il avait déjà approché cette notion dans le tome précédent à propos de la démocratie grecque.
Redonner une place aux femmes dans l'histoire
La fin de l'ouvrage emprunte l'étroit sentier des premières années du christianisme, dans les pas des apôtres, où Schmitt pointe l'absence des femmes – dont Noura – dans les textes officiels. Il ambitionne de corriger cette anomalie biblique : "En tant que romancier, je m'amuse à dire : 'Regardez, les sources historiques ne sont pas fiables ! Je vous dis quelque chose que vous ne trouverez pas dans les sources.' Mais ce qui m'amuse le plus, c'est de montrer comment le christianisme a mis du temps à comprendre ce que disait le Christ."
L'égalité, point d'appui de la révolution
Schmitt affirme que la notion d'égalité des hommes et des femmes a mis des siècles à advenir. Il souligne aussi ce que Jésus avançait sur le refus de l'esclavage et l'égalité fondamentale des individus. Le livre s'encadre entre deux crucifixions : celle des 6 000 esclaves révoltés avec Spartacus et celle du Christ. "Ce que je veux essayer de montrer à travers le livre, c'est que la révolte de Spartacus n'a été qu'une révolte et pas une révolution, parce qu'il manquait le point d'appui du levier qui permet de soulever la terre. Et ce point d'appui, c'est le concept d'égalité."
Il va plus loin : "Le marxisme n'est possible qu'avec le christianisme d'abord ! La révolution française et la Déclaration des Droits de l'homme de 1789 s'appuient sur cette notion d'égalité entre les humains, née sur les routes de Galilée et de Judée à ce moment-là. Toute la pensée juridique de l'égalité va naître du christianisme. Il mène aux Droits de l'homme, puis au marxisme."
Prochains ouvrages
L'épopée de La Traversée des temps comptera huit tomes au total. Le 6e opus est attendu dans un an. D'ici là, en mars 2026, Schmitt publiera un petit roman intitulé Juste après Dieu, il y a papa, qui analyse la relation père-fils à travers la figure de Leopold Mozart, père de Wolfgang Amadeus.
Le salon du livre de La Grande-Motte
Eric-Emmanuel Schmitt était l'invité d'honneur de la 4e édition de La Grande-Motte se livre, qui s'est tenue les samedi 18 et dimanche 19 octobre au palais des congrès Jean-Balladur. Une vingtaine d'auteurs, dont Didier van Cauwelaert, Frédérique Le Teurnier et Bernard Werber, ont participé à des séances de dédicaces, animations jeunesse, rencontres et débats. Le libraire montpelliérain Gibert permettait d'acheter les ouvrages sur place. Schmitt a ouvert les débats le samedi après-midi (14 h 15) dans le grand auditorium, après avoir joué la veille son œuvre théâtrale Madame Pylinska et le secret de Chopin (20 h).
Le samedi 18 et dimanche 19 octobre au palais des congrès de La Grande-Motte, de 10 h à 18 h 30. Entrée libre.



