Régis Debray : l'inventaire mélancolique d'une vie d'engagements
Dans les rayonnages de notre bibliothèque repose un livre jamais ouvert : Le Procès Régis Debray, publié en 1967 par François Maspero. Cet ouvrage, acquis pour un euro à la librairie Le Dilettante, documente le procès du jeune révolutionnaire de 27 ans devant un conseil militaire bolivien à La Paz. Sur la couverture, une photographie montre le Français moustachu étroitement surveillé par un soldat.
Un bilan testamentaire
Un autre livre est récemment arrivé sur notre bureau : Tout, du même Régis Debray, aujourd'hui âgé de 85 ans. L'auteur y décrit ses « jambes lourdes, trous de mémoire, bouquet de pilules » et cette humiliation dans le métro quand « la jeune fille se lève pour vous laisser la place assise ». Cet ouvrage semble répondre à Riens, paru l'an dernier et que nous avions apprécié.
En refermant ce nouveau volume, on ressent que l'auteur s'emploie à mettre de l'ordre dans ses souvenirs. S'agit-il d'un inventaire avant fermeture ? Ces pages dégagent une impression mélancolique de rideau qui lentement s'abaisse. Ce sentiment s'est confirmé lors d'une rencontre il y a deux ans chez son éditeur Gallimard. Pourtant, malgré la fatigue apparente, demeure intact ce regard de condor, cet oiseau andin à l'immense envergure qui voit loin. « Avant de partir, on doit payer ses dettes », nous confiait-il.
Hommage aux compagnons disparus
Dans Tout, l'auteur de Loués soient nos seigneurs salue de vieux compagnons de route qui n'ont pas toujours eu les honneurs d'une nécrologie. On y croise Jules, son grand-père ; un autre Jules, dit « le petit », professeur ; Hélène Rytmann, étranglée par son mari Louis Althusser ; ainsi qu'une série de révolutionnaires aux noms qui évoquent le maquis, la poudre et le cigare : Liber, Roque, sans oublier le Che et Fidel. À chaque portrait écrit correspond un portrait photographique. En noir et blanc, on découvre un Régis d'avant l'humeur bourrue, jeune, gaulois, avec un sourire qui devait faire des ravages.
Cette grâce, il l'évoque notamment à propos de Monika, fille d'un proche de Klaus Barbie, qui avait rejoint la guérilla bolivienne et y mourut les armes à la main. Ou encore de la belle Joan Baez, chanteuse américaine et militante des droits civiques. « Les grandes et belles dames, parfois, viennent d'Amérique du Nord, écrit Debray. L'amour ferme la porte aux préjugés contre tel ou tel pays, et ces souvenirs de toi ne mourront qu'avec moi. »
Un hommage aigre-doux à Visconti
Dans ce panthéon de l'amitié apparaissent aussi des figures italiennes : Giangiacomo, grand bourgeois, dandy et éditeur, ancien partisan devenu révolutionnaire rouge, blacklisté aux États-Unis ; ou Visconti, cet « aristocrate communiste » qu'il avait interviewé sur le tournage du Guépard pour les Cahiers du cinéma – une rencontre décevante. « La mort peut mourir à certains moments, mais il est des images qui nous la font oublier, comme certains airs de Mozart. Elles ont le don d'effacer, pendant quatre-vingt-dix minutes, les frontières entre la vie rêvée et la nôtre, si décevante soit-elle », écrit le cinéphile.
L'effacement du « Nous » au profit du « Moi »
Malgré ce ton parfois désabusé, Debray reste un observateur attentif des métamorphoses françaises des dernières décennies. Plusieurs textes dressent le constat d'une « fin de l'avenir » au profit des bilans, de l'effacement du « Nous » au profit du « Moi », du remplacement de la page par l'écran et de la substitution des principes républicains par les seules règles de la démocratie. Dans un abécédaire, il ajoute à la manière de Nizan : « Quatre-vingts ans passés : je ne laisserai personne dire que c'est le moins bel âge de la vie. » Propos qui rappelleront aussi aux « debrayphiles » l'introduction de son À demain de Gaulle : « J'avais 20 ans. Je ne laisserai personne dire que la jeunesse est l'avenir du monde. »
Le dialogue générationnel avec Sylvain Tesson
Cependant, la messe n'est pas encore dite. Flamberge au vent, Sylvain Tesson a suffisamment « touché » son aîné pour le sortir de sa mélancolie et lui redonner le goût de la joute courtoise. On peut le constater dans un autre livre qui paraît concomitamment chez Gallimard et aux Équateurs : Le grimpeur et le grognard, une correspondance entre le « grimpeur » de droite et le « grognard » de gauche.
Olivier Frébourg, patron des Équateurs, écrit dans sa préface : « Debray et Tesson ont battu la campagne et connu ces conditions extrêmes de survie, dans des hémisphères opposés. Le Sud pour le premier, le Nord pour le second. Ils appartiennent à deux générations auxquelles ils se sont sentis étrangers. »
« Je croyais à la poudre d'escampette. Vous, à la poudre à canon », écrit Tesson à son cher Debray. « Les lointains vous fascinent. J'en suis revenu », répond l'aîné. Après lecture de cette correspondance, tout indique que le véritable clivage politique réside d'abord dans la satisfaction ou non à se sentir à l'aise dans une époque qui glorifie le mouvement pour le mouvement, le recul compris.
« Il me semble qu'un peu de mémoire fait toujours du bien au progrès », affirme Debray. « L'homme de progrès doit déprimer : l'humanité ne progresse pas », rétorque Tesson. Toutefois, ironise Debray, « je dois avouer, toute honte bue, qu'il m'arrive d'être farouchement technophile quand je rentre à l'hôpital ».
Une rencontre en altitude
Ce que le « médiologue » appelle la « tectonique des séparations » ne les enchante guère. Les divergences se surmontent ; sur l'essentiel, ils sont d'accord. Trente-deux ans séparent ces « deux enfants de bonne famille » et pourtant : « Je ne suis pas sûr qu'on soit d'une génération différente », écrit l'auteur de La Panthère des neiges. C'est une rencontre en altitude, qui réunit deux stylistes, imprégnés, pour l'un, d'Histoire (« la montre »), pour l'autre, de géographie (« la boussole »), du temps et de l'espace.
Ils se tournent autour, se cherchent, se griffent et, à la fin, s'étreignent. Dieu, la chrétienté, Marx, l'islam, le style, la fuite, la sédentarité, la technique, l'écologie, les jeunes et les vieux cons… Tout y passe avec intelligence, ironie et provocations – ce sans quoi, souvent, il n'y a pas de réponse digne d'intérêt.
« Militant, vous avez tout raté. Mais ce qu'on retiendra de vous, c'est l'écrivain, magnifique aventurier des lettres, des idées et des actes », affirme Tesson. « Qu'en résumé j'aie tout raté, je suis le premier à le déplorer. […] Croyez-vous que vous êtes hors-piste, vous qui faites partout la une des magazines ? C'est en décrochant qu'on accroche un public », rétorque l'orgueilleux Debray.
Un héritage pour les nouvelles générations
La jeunesse des amphithéâtres qui se cherche des dieux et des maîtres devrait lire ces échanges qui lui diront plus sur la vie que n'importe quel sermon. Idem pour les identitaires d'une droite testostéronée qui comprendront que la première des frontières est celle que l'on s'impose à soi-même, à condition de cultiver, avant ses muscles, son intériorité.
Debray écrit : « C'est en soi-même, à l'intérieur, découvre-t-on un peu tard, que les choses se passent. » Le détachement des deux écrivains puise d'abord dans leur lucidité, qui découle d'une liberté qui se fait rare. Comment l'illustrer ? Par cette confidence de Debray, encore lui : « Je ris de mieux en mieux, sans me forcer. »
Tout, de Régis Debray (Gallimard, 208 pages, 20 euros).
Le grimpeur et le grognard, de Régis Debray et Sylvain Tesson (Gallimard-Équateurs, 96 pages, 13,90 euros).



