Écrire en français, entre exil et liberté : le défi de l'écrivain algérien
Écrire en français, entre exil et liberté

De la délicate mission qui incombe à l'écrivain algérien et français et universel en même temps : est-ce écrire en français ou, plus encore, être véritablement lu dans la langue secrète de chacun ? Être lu, c'est dépasser la simple curiosité du lecteur, c'est l'inviter à partager une intimité, à dérouler devant lui un imaginaire, des images, des vies. Pour l'écrivain venu du « Sud », la tâche s'avère complexe, marquée par l'héritage de l'exil et de l'Histoire, la décolonisation et ceux qui en racontent les détails sans jamais laisser la parole au présent.

Écrire, pour le décolonisé présumé, c'est être considéré comme exilé, c'est voir son droit à la joie confisqué, c'est vivre dans le soupir d'une identité sans cesse questionnée. À la fin, écrire pour l'écrivain algérien et français, c'est réécrire. Une histoire, toute l'Histoire.

La littérature comme objet politique

Rapidement alors, la littérature, ce pauvre type né comme un écho, se mue en objet politique. Dans son pays natal, l'écrivain du « Sud » affronte une lecture instrumentale, qui interprète, censure ou enferme sans chercher la rencontre, la différence ou le droit. Dans le pays d'accueil, il devient aussi une figure politique, attendue sur la scène de la liberté mais rarement entendue dans sa singularité. Partout, son livre risque de devenir un acte, un geste de résistance plutôt qu'un véritable partage. Raconter l'amour lui est aussi interdit que de parler de randonnée pour les poissons.

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Le double rôle imposé

Cette condition est aggravée par la nécessité du double rôle : passer du statut d'ex-colonisé à celui d'hôte dans un pays ancien colonisateur. Dans la tradition algérienne, par exemple, l'écrivain naît sous le signe de la lutte armée, du collectif uni dans le combat pour l'indépendance. Pourtant, après 1962, il reste souvent assigné à l'histoire commune ; raconter sa propre histoire semble impossible, penser contre les siens, interdit. On lui demande des images glorifiées, du patriotisme, un récit collectif plus qu'une œuvre de création libre. S'il veut s'évader, on le perçoit rapidement comme déserteur ou traître, s'il reste, il est mort et l'ignore. Mais c'est aussi de cette tension que naît souvent une voix singulière, celle du voyageur, de l'enfant recueilli, de l'incompris, qui parcourt les marges et invente de nouveaux espaces littéraires.

Écrivain et algérien et français, c'est rêver de parler d'amour avec la langue française et ne parler que de guerres finies ou à venir.

Le désir de suivre les nuages

Derrière les questions rituelles se cache une routine de l'indifférence. « Pourquoi écrivez-vous en français ? » « Quel est le message de votre livre ? », cela demeure une ennuyeuse interrogation. On ne vous demande pas pourquoi vous écrivez, mais pourquoi vous écrivez dans cette langue. On ne vous demande pas où vous allez, mais d'où vous venez. Pourquoi écrire ? La réponse ne se trouve pourtant pas dans le drapeau, la langue ou la conformité ; elle s'inscrit dans le geste artistique lui-même, dans la quête de sens et d'amour, dans le désir de suivre les nuages, comme Baudelaire les contemplait : « J'aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages ! » Le décolonisé peut-il vivre libre quand on l'assigne soit à la colonisation, soit à la décolonisation, comme repas midi et soir ?

Au centre du problème subsiste alors cette question essentielle : comment parler d'amour, comment dire l'intime, quand l'histoire, le collectif, le politique semblent toujours envelopper le corps et la voix de l'écrivain ? Pourtant, c'est au cœur de cette tension que la littérature trouve sa force. Elle crée, en dépit des entraves, à partir de la mémoire et de l'imaginaire, des espaces nouveaux à travers lesquels circulent les nuages possibles.

Plus clairement ? Voici : comment échapper au politique quand on est écrivain et algérien et français ? Réponse : en lisant ce qui n'a pas encore été écrit et qui est de sa responsabilité.

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