Nicolas Chaudun retrace l'épopée politique du cheval à travers les âges
Toute personne fascinée par la « plus noble conquête de l'homme » se doit de découvrir cet ouvrage magistralement conçu et ciselé. Historien du XIXe siècle, Nicolas Chaudun avait déjà reconstitué le calvaire équestre de Napoléon III durant la guerre contre la Prusse dans L'été en enfer (Actes Sud). Un chef-d'œuvre qui illustre la débâcle d'une nation à travers un souverain rivé à son cheval, véritable instrument de torture. Cavalier dans l'âme et dans le corps, Chaudun a distillé sa passion érudite pour peindre une vaste histoire politique inédite du cheval.
Les mystères de la domestication et les premiers cavaliers
Dans un entretien avec Le Point, l'auteur aborde des questions fondamentales : Quels furent les différents statuts du cheval au fil des cultures et des arts de la guerre ? Quelles places l'Occident lui a-t-il assignées dans la société, l'imaginaire, les rituels, l'art et les mœurs ? L'ouvrage transcende la simple observation de l'animal pour en faire un véhicule splendide vers d'autres récits, ceux du pouvoir et des conflits.
Chaudun explique que la domestication du cheval remonterait à environ 5 500 ans dans la région de Botaï, au nord du Kazakhstan, bien que les preuves soient ténues. Les indices incluent un charnier, des empreintes de piquets et des traces d'usure dentaire potentiellement liées à un mors. Ces semi-nomades géraient probablement leur cheptel, mais une cohabitation antérieure reste hypothétique. Le cheval, sociable et curieux, demeure une proie fugitive, un paradoxe au cœur de notre relation avec lui.
Le premier cavalier de l'humanité reste énigmatique. La culture des Yamnayas, apparue il y a 5 000 ans au nord du Caucase, offre des signes de domestication. Plutôt qu'un déferlement héroïque de « cavaliers à la hache », les historiens envisagent aujourd'hui une conquête lente par imprégnation. C'est ce modèle équestre, distinct de celui de Botaï, qui a donné naissance à notre cheval moderne.
Du mépris grec au triomphe féodal
Le mythe du Centaure symbolise la lutte entre humanité sage et animalité, incarnant les dérèglements sociaux rejetés par les cités-États grecques. Cette créature hybride reflète la menace perçue des peuples cavaliers comme les Scythes, que les Grecs, fantassins fiers de leur corps à corps, méprisaient pour leur combat à distance.
Cependant, l'élargissement des conflits obligea les Grecs à adopter des troupes montées. Xénophon, dans la Cyropédie, réévalue le Centaure comme une combinaison idéale : la mobilité du cheval et l'intelligence humaine, symbolisant omniscience et omnipotence. Les Romains intégrèrent ensuite des cavaliers barbares, comme les Gaulois, pour défendre leurs frontières. Après le Ve siècle, avec la détérioration des routes et la difficulté à lever des fantassins, le cheval devint essentiel, donnant naissance à la chevalerie féodale.
La transition vers l'équitation savante et la représentation politique
La chevalerie ne fut pas anéantie par les archers mais s'adapta, succombant finalement aux armes à feu et à la centralisation monarchique. Les rois préférèrent des troupes soldées à la cavalerie lourde aristocratique, marquant un tournant.
Au XVe siècle, en Italie pacifiée, l'excellence équestre migra du champ de bataille au manège, donnant naissance à l'équitation savante. Codifiée dans des académies, elle devint un art de paraître, démontrant l'éminence de l'écuyer. Le tact équestre fut assimilé au gouvernement des peuples, avec le prince représenté non plus en « cavalier victorieux » mais en écuyer tempéré. Cette image, dépouillée d'attributs martiaux, incarna le pouvoir sur les places publiques, comme le montre la statue de Marc-Aurèle à Rome.
Le déclin à l'ère industrielle et la place actuelle du cheval
Le cheval servit d'auxiliaire à l'industrie, tractant des wagons et hâtant les canaux, mais la Grande Guerre acta son déclin avec la mécanisation. Émile Hermès, missionné pour acheter des chevaux, prévit ce naufrage : l'après-guerre privilégia les véhicules motorisés. De 80 000 chevaux à Paris en 1890, il n'en resta que 5 000 en 1920, une chute vertigineuse souvent oubliée aujourd'hui.
Dans la société contemporaine, le cheval conserve un prestige noble dans l'imaginaire collectif, mais il n'incarne plus l'essence du pouvoir, sauf pour quelques dictateurs comme Kim Jong-un. L'équitation est davantage un loisir qu'une discipline, le cheval se rapprochant d'un animal de compagnie.
La cavalcade des princes de Nicolas Chaudun (Actes Sud, 224 pages, 22 €) offre ainsi une réflexion profonde sur l'évolution du cheval comme miroir des transformations politiques et sociales à travers l'histoire.



