Emmanuel Carrère signe un roman vrai d'une famille sur quatre générations et un siècle d'histoire, jusqu'à la guerre en Ukraine, autour de la figure de sa mère, l'académicienne Hélène Carrère d'Encausse. Un livre virtuose, événement de la rentrée littéraire. Il se confie à Midi Libre.
Une fresque familiale mêlant intime et histoire
Vous dressez une fresque familiale, mêlant l'intime à l'histoire du XXe siècle, avec comme fil rouge votre mère, l'académicienne Hélène Carrère d'Encausse, décédée en 2023. C'est cette mort qui a donné le jour à ce livre ?
Je n'avais pas spécialement le projet d'écrire un livre sur ma famille, mais plutôt sur la guerre en Ukraine, et je voulais parler de mes racines russes et géorgiennes même si ce n'était pas l'objectif premier. Alors, je tournais autour en faisant des reportages en Russie, dans les pays mitoyens, la Géorgie, l'Ukraine… Puis il y a eu la mort de ma mère en 2023. Et ces deux éléments se sont télescopés, parce qu'après la mort de ma mère, il m'est apparu naturel de raconter sa vie. J'ai grandi dans une sorte de culte de la Russie. Ma mère a consacré toute son œuvre d'historienne à la Russie. Et moi, j'étais de ce côté-là, assez indifférent à la Géorgie, malgré mes racines familiales, et encore plus à l'Ukraine avec laquelle je n'avais pas de lien particulier. Et tout à coup, avec cette guerre, le visage effrayant qu'a montré la Russie m'a déstabilisé, et mon regard sur sa relation avec ces pays colonisés a changé. Cela interrogeait forcément quelque chose dans ma propre famille russo-géorgienne.
Un portrait aimant mais sans fard
Au cœur de cette histoire foisonnante, il y a le parcours hors norme de votre mère dont vous faites un portrait très aimant, mais sans fard…
Je crois que ce qui l'emporte, c'est l'amour infini que j'avais pour elle. Je n'ai pas écrit un portrait hagiographique. Il y avait chez ma mère des zones d'ombre, des duretés, une mauvaise foi infinie, mais elle n'avait pas de petitesses. Sa raideur, sa carapace étaient le revers de cette extraordinaire tenue dont elle ne se départait jamais. Elle pouvait être cinglante et dédaigneuse avec "les gens" en tant qu'entité, mais dans la vie, avec les gens individuellement, elle était gentille, attentive et secourable.
La piété filiale comme vertu
"J'aimerais écrire sous le signe de la piété filiale", dites-vous en introduction. Vous y êtes parvenu ?
Cette expression de "piété filiale" m'a été rappelée par un ami très cher. Plus jeunes, nous nous intéressions beaucoup tous les deux à Confucius qui attache une importance considérable à la piété filiale comme vertu. À l'époque, je trouvais ça un peu ridicule. En apprenant le projet de ce livre, cet ami m'a dit "Au fond, maintenant, si ça se trouve, tu es en train d'écrire un texte de piété filiale". Cela m'a laissé dubitatif parce que je n'avais pas l'intention de présenter ma mère comme une sainte. Mais aujourd'hui, je me rends compte qu'en rendant hommage à la forme de grandeur qui était incontestablement la sienne, j'ai un peu atteint cet objectif de piété filiale.
La noblesse d'Hélène Carrère d'Encausse
Que voudriez-vous que l'on retienne d'elle, au-delà de l'héritage intemporel et du fait qu'elle a été la première femme à présider l'Académie française ?
Je dirais sa noblesse, qui n'a rien à voir avec son ascendance aristocratique, mais il y avait chez elle, une véritable grandeur, à l'ancienne. Quelque chose qui était d'ailleurs plus français que russe. Tout spécialiste de la Russie qu'elle était, rien ne lui était plus étranger que le goût de l'épanchement et de la sentimentalité qu'ont les Russes. Je ne sais pas trop pourquoi ma mère a laissé mon père dans l'ignorance de son état et de sa mort imminente. Elle était plutôt dans une tradition française, de netteté, de discipline, de maîtrise de soi. C'était peut-être au détriment d'un certain naturel, mais c'est une posture dans la vie qu'il est difficile de ne pas respecter ou d'admirer quand elle est tenue avec tellement de cohérence et jusqu'à son dernier souffle.
Les adieux inexistants à son père
Vous racontez un épisode particulièrement stupéfiant, les adieux inexistants de votre mère à votre père, le jour de son départ en soins palliatifs, alors qu'il ignore même qu'elle est malade…
C'est vraiment la chose qui m'a le plus coûté à raconter. Non pas parce que je me sentais coupable, mais parce que c'était très douloureux. J'étais triste que ça se soit passé ainsi. Je ne sais pas trop pourquoi ma mère l'a laissé dans l'ignorance de son état et de sa mort imminente. Il est possible qu'elle ait voulu protéger son mari de sa propre mort. Mais il y a aussi une autre explication plausible, c'est qu'elle voulait mourir en paix et qu'il la dérangeait.
Un livre de deuil apaisé
En 2007, votre livre Un roman russe, où vous exorcisiez le souvenir de votre grand-père maternel, a profondément blessé votre mère. Regrettez-vous qu'elle ne puisse pas lire Kolkhoze ?
Si je suis honnête, je ne pense pas que ce livre l'aurait entièrement ravie. Essentiellement parce que j'y raconte la vie conjugale de mes parents qui a été une vraie souffrance. Mais je ne pouvais pas le taire, il y aurait eu un blanc trop évident à cet endroit. J'assume de l'avoir fait et je n'ai pas de culpabilité à cet égard. J'ai écrit un livre de deuil, apaisé.
Le père, figure secrète
Votre père, que vous décrivez en "prince consort", n'est-il pas la figure la plus insaisissable de votre vie ?
C'est vrai, c'est le foyer un peu secret de ce livre. Mon père, très pudique, n'était pas facile d'accès, même si j'ai été heureux et surpris de le voir entrer dans la lumière du livre. Mon père est mort 147 jours après ma mère, probablement de chagrin. Il lui vouait une admiration sans borne. Il y avait une énigme dans le couple de mes parents. L'une était dans la lumière, l'autre dans l'ombre. C'était une espèce de contrat implicite. Mais même si cela a été une histoire compliquée, leur mariage a quand même duré 71 ans. Ce livre, je pense parfois qu'il me l'a légué, car c'est grâce à ses recherches généalogiques bien plus élaborées que je l'imaginais qu'il est devenu l'histoire d'une famille sur quatre générations ; sans les récits de mon père essentiellement consacrés à la famille de sa femme, je me serais contenté de trois générations, et cela aurait été dommage.
La dimension verticale de la vie
Mêler les dimensions horizontale et verticale, c'est-à-dire la vie vécue au présent et la généalogie, est le propos de Kolkhoze. Pourquoi dites-vous préférer aujourd'hui la dimension verticale de la vie ?
Je ne sais pas si "préférer" est le mot juste. Je veux dire, qu'avec le temps et en vieillissant, je suis plus sensible à cette dimension-là. Pendant longtemps, je m'en souciais assez peu ; je vivais dans l'horizontal, c'est-à-dire le monde de mes amours, de mes amis, les gens de ma génération. Je crois que cela change d'abord quand on a des enfants, mais surtout, quel que soit l'âge, quand vos parents meurent. Les miens sont morts à 94 et 93 ans, mais tout de même, je suis à 65 ans, un orphelin. Et on se trouve dans une autre position dans la vie, à une autre place dans la chaîne des générations. Jamais, auparavant, je n'aurais pensé écrire sur ceux qui nous précèdent, alors que là, cela allait de soi…
Une solitude intellectuelle assumée
Votre capacité à penser parfois à rebours et à nourrir des affections et des admirations non conformistes, ne vous condamne-t-il pas par instants à une certaine solitude intellectuelle ?
J'ai pris conscience d'un truc extrêmement réconfortant en regardant certains articles consacrés à Kolkhoze. Certains journaux très, très, à gauche trouvent que je suis vraiment un mec de droite, bien à droite, et les journaux très, très, à droite trouvent que je suis un bobo de gauche conformiste. Peut-être qu'un jour je finirai par avoir le prix Goncourt à l'ancienneté… Dans les deux cas, tout en reconnaissant que mon livre a des qualités, chacun déplore mon aveuglement dans des sens opposés. Cette combinaison des deux points de vue me satisfait pleinement.
Le Goncourt en ligne de mire
Dans la course d'obstacles que constitue le Goncourt, vous faites figure de favori… C'est un prix que vous espérez ?
Écoutez, c'est la quatrième fois que je me trouve sur les listes du Goncourt. La première fois, c'était en 1988, il y a 37 ans. Alors, je suis assez philosophe là-dessus. Peut-être qu'un jour je finirai par l'avoir à l'ancienneté… (Rires). Très honnêtement, je reste serein : si on me le donne, je serai content, et si on ne me le donne pas, je ne serai pas malheureux, ce n'est pas grave non plus.
Hélène Carrère d'Encausse, une femme d'exception
Kolkhoze s'ouvre sur l'hommage national rendu aux Invalides en octobre 2023 à Hélène Carrère d'Encausse, historienne spécialiste de la Russie et secrétaire perpétuel de l'Académie française. Au déclenchement de la guerre en Ukraine, elle s'est vu reprocher une forme d'indulgence à l'égard de Vladimir Poutine. Mais des parcours de vie comme celui d'Hélène Zourabichvili, née apatride, à Paris en 1929, on n'en rencontre qu'à l'échelon des siècles. Son père était géorgien et sa mère, issue d'une famille de l'aristocratie russe, ruinée par la Révolution de 1917. Femme d'exception et figure majeure de la pensée intellectuelle française, elle a connu tous les honneurs. Ne lui manquait que l'éblouissant tombeau littéraire que lui érige, aujourd'hui, son fils.
L'utilité du livre dans un monde en crise
Vous dites que vous vous êtes posé la question de l'utilité de ce livre dans "un monde guetté par une catastrophe historique sans précédent"…
Il m'arrive d'éprouver un sentiment d'impuissance total, non seulement existentiel – ça, on l'a tous –, mais dans mon métier d'écrivain qui consiste, quand même un peu, à dire quelque chose du monde. Mais je ne sais pas comment écrire le désastre écologique, l'intelligence artificielle qui va nous avaler… Ce monde qui croule autour de nous. Alors, je fais ce que j'ai envie de faire, et je me dis qu'en racontant l'histoire de sa famille, pourvu qu'on arrive à le faire dans une perspective assez large et historique, cela a beau être infime dans l'abîme du temps, ce n'est pas dérisoire.



