Le titre le suggère, les premières pages le confirment : dans quelques semaines et à 76 ans révolus, Martin va mourir. Mieux aurait valu ne pas aller chez le médecin, se dit-il, éviter complètement ce fichu diagnostic de cancer du pancréas, continuer comme si de rien n’était son existence paisible aux côtés de sa femme, la nettement plus jeune Ulla, et de leur petit garçon, David. Seulement voilà : la fameuse visite chez le médecin a bien eu lieu et il faut maintenant agir en conséquence.
Martin supprime donc de son agenda quelques rendez-vous superflus – plus besoin d’aller chez le dermato quand on va bientôt disparaître ! –, annonce la nouvelle à Ulla, qui reste étrangement distante, descend une bouteille de vin rouge, et envisage un temps la mort comme une délivrance : plus d’obligations, plus de temps à consacrer aux autres, au droit (son métier) ou à l’écriture qui lui plaisait tant mais serait « une fuite devant la vie ». Et puis soudain, l’évidence le frappe : « Une fois mort, il serait enfin libre – quelle idée stupide. Une idée de vin rouge. Une fois mort, il ne serait pas libre, mais mort. »
Le sens du mot juste
Les lecteurs de Bernhard Schlink le savent, le romancier allemand est un adepte de la phrase sèche et du mot juste. On retrouve, dans le splendide Ce qui reste, ces phrases minérales, cette limpidité de la pensée qui bouleversent au plus profond, et que la traduction de Bernard Lortholary, disparu l’an dernier, restitue à la perfection. Bernhard Schlink – dont Le Liseur (1995) fut un best-seller international – est aujourd’hui âgé de 81 ans. La conscience douloureuse de la mort qui vient, la question de la transmission habitaient déjà le récent (et très apprécié, notamment en France) La Petite-Fille (2021) qui racontait la tentative d’un grand-père d’enrayer la dérive extrémiste de sa descendante fascinée par l’extrême droite.
Que reste-t-il d’une vie ?
Que reste-t-il d’une vie, au bout du compte ? Quelques objets – Martin tient tout particulièrement à son bureau, imagine son fils adulte s’y asseyant et percevant, en passant la main sur le bois, quelque chose de lui. Une randonnée, du bricolage ou des jeux sur la plage avec un enfant plein d’amour. Et le mystère fondamental des êtres… Car il faut la nouvelle de sa mort prochaine pour que Martin découvre, après des moments d’une jalousie vertigineuse et au fond très proustienne, qui est vraiment la femme qu’il aime. Resserré sur l’essentiel, dépouillé de tout sentimentalisme, Ce qui reste se dévore le cœur serré et les larmes aux yeux.
Ce qui reste, de Bernhard Schlink. Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary (Gallimard, 208 p., 20 €).



